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| Courrier des lecteurs |
En réponse au nombre croissant de courriers que vous nous adressez chaque semaine, Critikat a décidé d’ouvrir ce nouvel espace.
Encouragements, remarques, critiques... cette correspondance, souvent argumentée, parfois violente, mais toujours prise en compte, doit trouver sa place sur le site.
Peu convaincus par le "tout participatif" qu’ont développé les blogs sur Internet, nous préférons sélectionner chaque semaine, parmi vos courriers, ceux qui nous ont le plus interpellés et ont suscité les échanges les plus fructueux.
Nous vous invitons donc à continuer de nous faire part de vos suggestions et de partager ce regard critique que, chaque semaine, vous portez sur les textes que nous vous proposons.
Clément Graminiès, rédacteur en chef de Critikat.com.
Bonjour,
Étant assez impatient de découvrir le prochain James Bond, je suis allé fouiller vos archives pour voir si, au moins chez vous, le précédent épisode réalisé par Marc Forster bénéficiait d’un avis positif. Eh ben non, c’est même plutôt l’inverse ! Pourtant, je persiste à croire que le film mérite bien mieux que sa réputation catastrophique.
Certes, passer après Casino Royale n’était pas une mince affaire. Mais ce qu’on oublie trop souvent, c’est que passer après une comédie involontaire aussi aboutie que Meurs un autre jour, c’était un sacré privilège ! Un catalogue de fautes de goût que les responsables de Casino Royale ont certainement pris en contre-exemple. Reste que tout en embrayant directement sur le film de Martin Campbell, Quantum of Solace présente l’intérêt non négligeable de s’en distancier...et à toute vitesse ! Si le montage chaotique de la poursuite inaugurale en amoindrit l’impact, ses premiers plans, suite de détails révélés par un découpage assez classieux, met immédiatement dans le bain. La suite est à l’avenant : film le plus court de la saga, Quantum of Solace ne perd pas une minute, enchaînant lieux et personnages avec une générosité réjouissante. Du coup , je trouve assez injustes vos remarques sur les deux personnages féminins. Olga Kurylenko, loin d’être un faire-valoir, nourrit comme vous le soulignez une vengeance aussi implacable que celle de 007 et surtout, leurs trajectoires dramatiques ne se croisent que sur le terrain, jamais pour se tomber dans les bras. Hein ? Une James Bond girl qui n’existe pas seulement par le prisme du mâle britannique ?! Oui, c’est possible, et qui plus est sans la romance qui imprégnait le très réussi dernier acte de Casino Royale. Le sentiments sont ici résumés à des dialogues plutôt laconiques (la séquence de la grotte, l’incendie qui clôture le climax) et à de brefs adieux une fois l’ennemi éliminé. Mieux : l’autre James Bond girl, que l’espion emballe dès le premier soir, sera retrouvée assassinée de façon atroce, sous les réprimandes de la « maman de substitution » de Mr Bond. Cette approche culminera dans une scène finale réellement émouvante, anti-spectaculaire au possible, jusqu’à un plan final aussi silencieux et sobre que celui de Casino Royale était iconique.
Si qualités il y a dans Quantum of Solace, je suis le premier à reconnaître qu’elles ne sont pas la résultante d’un vrai travail de fond, mais le résultat est là. Et à mes yeux, force est de constater que l’efficacité du film doit beaucoup à son rythme effréné. Difficile de s’ennuyer face à cette suite qui affine encore un peu plus le versant adulte de la franchise. Mais bon, peu importe au fond : avec Sam Mendes aux commandes, le prochain semble bien parti pour réconcilier tout le monde, non ?
Bien à vous, Totoro
Lire l’article de Fabien Reyre : Quantum of Solace
Bonjour la rédaction,
Je me rends régulièrement sur Critikat pour avoir des avis éclairés sur les films. Je me pose une question concernant la rubrique « Courrier des lecteurs ». Les échanges y sont souvent passionnants mais bien trop rares, le dernier courrier datant de février. Pourquoi ne pas publier des courriers plus régulièrement ? Je serai très surpris si vous m’appreniez que personne ne vous écrit. Je pense que ce choix est dû au fait que vous accordiez plus de votre temps aux articles. Mais comme internet peut être un bon moyen d’échange, j’aimerais (et je ne pense pas être le seul), que cette rubrique soit plus alimentée. Et tout d’abord pourquoi elle l’est si peu.
Bien à vous, Rémi
Bonjour Rémi,
Je vous remercie de votre message et de l’intérêt que vous portez pour cette rubrique. Au risque de vous surprendre, nous publions la quasi-totalité des messages que nous recevons, dès lors qu’ils sont argumentés, qu’ils étayent un point de vue et qu’ils ne sont pas insultants. En tenant compte de ces trois critères, le nombre de messages publiables tombe malheureusement très bas et ce, en dépit de notre fréquentation. Autre constat, l’anonymat possible des messages encourage une certaine violence dans les propos, sans compter tous ceux qui sont convaincus qu’on ne leur répondra pas. Si vous saviez le nombre de lecteurs qui se sont confondus en excuses lorsque nous leur avons répondu en leur demandant de faire preuve de moins d’agressivité...
Ce constat ne nous a pas encouragés à ouvrir le moindre forum ou à donner la possibilité d’ouvrir les articles aux commentaires (cela demanderait en plus une modération que nous ne pourrions assurer). Nous nous en tenons donc à cette modeste rubrique « courrier des lecteurs » qui devrait néanmoins évoluer dans la nouvelle version du site qui sera bientôt proposée.
J’espère que vous comprenez notre position.
Bien cordialement,
Clément Graminiès
Je comprends votre position, étant moi-même rédacteur dans divers webzines, et ayant assisté à pas mal de débordements dans les commentaires de Chronicart ou des Inrocks, suite à une critique pas forcément consensuelle, mais argumentée. Il est regrettable que Critikat soit si peu utilisé en vue d’un débat respectueux, étant donné l’ouverture dont les rédacteurs peuvent témoigner. On le sait bien, Internet est peut être un exutoire pour nombre d’âmes esseulées qui ne se sentent pas écoutées dans la vraie vie... Alors l’agressivité est de mise.
En tout cas, je continue à vous suivre, et je me ferai un plaisir d’alimenter cette rubrique si l’envie se présente de réagir à une critique.
Quelle serait l’évolution envisagée pour la rubrique « Courrier des Lecteurs », vu qu’elle ne fonctionne pas beaucoup ?
Rémi
Oui, voilà, je pense que votre expérience vous permet de comprendre malheureusement les limites du dispositif. Internet est très clairement un exutoire : il suffit de regarder les commentaires des lecteurs sur Le Monde ou Libération pour vraiment s’inquiéter.
L’évolution envisagée pour le « Courrier des lecteurs » est que chaque envoi de courrier soit directement rattaché à l’article en question et ne fera donc plus l’objet d’une rubrique isolée. Rien de révolutionnaire, mais disons que ça en augmentera la visibilité et, du coup, incitera peut-être les lecteurs à réagir plus régulièrement.
Clément
Bonjour,
je voudrais réagir à votre article au sujet de Rebelle, le dernier né des studios Pixar. Vu le peu d’indulgence dont a bénéficié Cars 2, premier faux pas des équipes d’Emeryville (le premier opus, trop enfantin, demeurait réjouissant sous bien des aspects), je m’attendais à la vision de Rebelle à ce que celui-ci trouve le même accueil. Surprise : il atteint dans quelques magazines spécialisés la même moyenne que certains chefs-d’œuvre du studio. Il y a des jours où on se sent seul quand on est cinéphile, mais rarement à cause de Pixar : leur degré d’exigence est tel que l’unanimité est souvent de mise.
Je ne remets pas en cause la sincérité de Vincent Avenel, mais force est de constater que je pense à peu près tout l’inverse de ce faux film d’aventure. Alors certes, Pixar se tire régulièrement une balle dans le pied à hisser chacune de ses productions à un niveau qui fait pleurer la concurrence, mais quand bien même un film n’égalerait pas le précédent (rappelons que le premier Cars, jadis film le moins réussi du studio, débarquait juste après Les Indestructibles, véritable chef-d’œuvre de maturité et d’audace rythmique), Pixar parvient toujours à retomber sur ses pieds. L’annonce de Rebelle avait de quoi faire frémir d’impatience n’importe quel fan blasé : voilà donc le premier film Pixar à se tourner vers le passé, qui plus est fondu dans un univers d’aventures fantastiques. Une proposition difficile à refuser. Une proposition que Rebelle va, 1h30 durant, s’échiner à faire oublier.
La projection de Rebelle (en 2D, heureusement, mais en VF, ce qui m’a forcé à subir le doublage effectivement peu convaincant de Bérénice Béjo...), malgré toute l’affection que je porte au studio, fut aussi désolante que celle de Cars 2 : l’impression de feuilleter un livre dont le seul intérêt réside dans la couverture. Soigné, Rebelle l’est assurément, mais complimenter ses prouesses visuelles reviendrait à les présenter comme une qualité éventuelle, or le plus grand défaut du film est justement de ne tabler que sur le superficiel, l’attendu ou pire, le cliché. Dans son argument matriarcal déjà, comment ne pas halluciner face au simplisme effarant dont est victime la caractérisation des personnages ?
Réduits, comme les enjeux du film, à une visée strictement mécanique, ils déambulent, grimacent, courent, vivent et gesticulent en vain. Mérida sera la première victime de ce traitement : vendue comme une héroïne éprise de liberté (thème utilisé de manière bien plus pertinent à mes yeux dans le très sympathique Raiponce, justement !), elle se retrouve finalement cloisonnée par son indépendance d’esprit, tout comme le script cantonne son intrigue a priori épique à une petite poignée de lieux. De la timidité, chez Pixar ? On peine à le croire, mais force est de constater que les enjeux du script se réduisent finalement à bien peu de chose... Pour « l’ampleur », chose qui me semble tout sauf « inaccoutumée » chez Pixar, on repassera.
L’humanité du film vantée par votre article tient là encore à un élément purement superficiel, et non pas à un effort de caractérisation : les personnages débordent à première vue d’humanité car ils sont...humains. Mais ils comptent pourtant parmi les personnages les plus tristement unilatéraux de Pixar, là où la galerie de portraits, le sous-texte social et les rapports complexes des héros face à l’image qu’ils renvoient dans Les Indestrucibles laissaient entrevoir une humanité infiniment plus palpable. Triste, de la part d’un studio qui, depuis 1995, ne cesse de nous rappeler avec talent qu’un bon film n’existe pas sans une bonne histoire. Les dilemmes convenus de Rebelle, ses personnages secondaires sans saveur et ses chansons désuètes font un peu peine à voir deux ans après l’atomique Toy Story 3. Quant à votre comparaison avec Là-haut et Wall-E, je la trouve extrêmement généreuse : chacune de ces deux œuvres ont su explorer jusqu’à plus soif les genres dans lesquels ils s’inscrivent, leur offrant deux modèles absolus de cohérence et d’intensité émotionnelle. Mais le papy aventurier et le petit robot esseulé sont bien loin. Dans ces deux immenses réussites, Pixar osait nous faire passer d’une émotion à son contraire, parfois au sein du même plan. Rebelle s’inscrit plus volontiers dans un confort émotionnel lénifiant assez proche de Cars 2. Cibler les enfants, c’est une chose. Exclure le reste de la salle en est une autre, bien plus gênante quand elle concerne un film Pixar.
Amusant en tous cas de constater que DreamWorks Animation, dont je n’apprécie pas spécialement le travail, ait su avec l’excellent Dragons faire de l’ombre à Rebelle deux ans avant sa sortie. On appelle ça un paradoxe, preuve que les onze premiers films estampillés Pixar risquent bien d’en représenter l’âge d’or. Le trailer hilarant du futur Monsters Academy projeté en début de séance écrasant néanmoins l’intégralité de Rebelle, tout espoir n’est peut-être pas perdu !...
Bien à vous,
Totoro
Cher (et fidèle !) Totoro,
Vos remarques sont l’écho d’un sentiment qui semble être largement partagé vis à vis de Rebelle : une intrigue téléphonée, affreusement éloignée de l’originalité qui, jusqu’à maintenant et même dans ses plus faibles productions (nommément, Cars 2), était une des marques de fabrique de Pixar. En ce qui me concerne, je trouve extrêmement intéressant que Pixar choisisse d’investir le poussiéreux placard à contes de fées de Disney : en effet, j’ai le sentiment que, une fois passé l’argument principal, toujours ingénieux et charmant, certains films de la firme se laissaient aller à des intrigues elles aussi prévisibles et peu enthousiasmantes. C’est un point, d’ailleurs, sur lequel nous divergeons : si je tiens pour merveilleux, au sens plein et intense du terme, les prologues de Wall-E (la partie « terrienne » du film) et de Là-haut, je trouve que la poursuite du récit laisse affreusement à désirer, se résumant souvent à une course poursuite burlesque mais sans beaucoup de cœur (une dynamique narrative qui est également celle des deux premiers Toy Story, des Monstres et Cie, etc.). Il semble, à mes yeux, que seul Brad Bird, dans ses très bons Les Indestructibles (je crois que nous sommes d’accord là-dessus) et Ratatouille, et le bouleversant Toy Story III parviennent à éviter cet écueil.
Le fait que Rebelle ait choisi de s’inscrire dans un cadre contraignant me semble donc, à ce titre, intéressant : la dynamique sera-t-elle inversée ? Si l’idée de base est plus traditionnelle, le traitement en sera-t-il moins porté vers la poursuite échevelée à l’efficacité purement burlesque ? À mes yeux, c’est bien le cas, et le sel de Rebelle se trouve avant tout dans ces moments où le film tente de s’émanciper de son carcan : ces moments où l’humanité de ses personnages n’est pas seulement touchante, convaincante (c’est le cas de la très grande majorité des personnages Pixar), mais bien agaçante, nombriliste, arrogante – des traits bien humains mais rarement aussi librement montrés. Le petit vieux de Là-haut, ainsi, pour ronchon et acariâtre, n’en était pas moins un cœur d’or – Merida, en revanche, est égocentrique, immature ; sa mère, une maniaque du contrôle incapable de communiquer et d’écouter ; son père, un lâche débonnaire... Des traits qui me laissent à penser que si Pixar a, avec Rebelle, ouvert un poussiéreux grimoire de conte de fées fleurant bon la naphtaline narrative, son propos reste pourtant bien actuel, pertinent et inédit, bien plus que beaucoup d’autres productions du studio, Les Indestructibles et Toy Story III exceptés.
Mais, hélas, je persiste à voir dans le film des faiblesses que vous ne relevez même pas : des scènes inutiles, cassant le rythme, une tendance manifeste à n’avoir pas su complètement contrôler son récit, à n’avoir pas su l’amener complètement sur la voie que je perçois comme la sienne (tout ce qui implique la sorcière, notamment). Et de là, je vous rejoins pleinement : pour rare qu’elle ait été dans une production Dreamworks pourtant généralement sans beaucoup de saveur, la réussite exemplaire du fabuleux Dragons laisse Rebelle loin derrière : comparer les deux couronne le second pour des questions d’esthétique pure, mais pour le reste, le film de Dean DeBlois et Chris Sanders prévaut (et n’oublions pas la qualité du méconnu Chasseurs de Dragons, à l’originalité renversante).
Vincent Avenel
Lire l’article de Vincent Avenel : Rebelle
Bonjour,
tout d’abord, félicitations pour vos nombreux dossiers et analyses, et pour la passion que vous y mettez. Je fréquente le site depuis peu de temps, et il n’y a pas un article que je n’aie pas eu plaisir à lire. Étant un peu fatigué de certains blogs où chacun se permet de dire ce qu’il veut, parfois au détriment des films ou des auteurs concernés, votre site fait vraiment plaisir à voir, continuez comme ça !
Je voudrais revenir sur un film qui a visiblement énervé l’un de vos rédacteurs : Intouchables. Hop, le titre est lâché, les chiffres apparaissent déjà, chacun a son idée sur le film (préconçue ou post-projection), et les questions soulevées sont peu ou prou les mêmes que pour les autres champions du box-office : populisme ou bon cinéma grand public ? Arnaque creuse ou vraie révolution ? Coup marketing ou coup de génie ? Avatar en avait fait les frais, Bienvenue chez les Ch’tis aussi... Peu importe le sujet, la nationalité : l’engouement général énerve forcément quelqu’un. Ce qui me rassure, c’est que le lynchage opéré par votre rédacteur n’a rien à voir avec le succès du film. C’est donc d’un mauvais film dont il parle, pas d’un « mauvais succès ». Ayant vu le film début janvier, alors que son ascension était déjà bien entamée, j’ai eu peur de me retrouver très exactement devant ce que j’ai pu lire dans l’article. Mais scène après scène, j’ai dû me faire une raison : si je tombais un jour sur une critique négative, pas moyen de jouer au cinéphile malin et de me ranger dans la même opération de « rejet » dont j’avais fait preuve face à l’affreux Bienvenue chez les Ch’tis. Oui, j’ai vraiment aimé Intouchables, et les chiffres n’ont rien à y voir.
Raison simple à cela : j’y ai trouvé l’exact inverse de ce qui m’avait révulsé dans le film de Dany Boon. Le choc des contraires, ici, ne se résume pas à un bête argument régionaliste, mais effectivement à la description de rapports humains. Là où je trouve votre critique injuste, c’est que vous faites quelque part un faux-procès un film. La manière, très brève, dont il dépeint la cité où vit le personnage d’Omar Sy n’a, je trouve, rien à voir avec une vague caution ou justification : auriez-vous souhaité quelque chose de plus sombre, peut-être ? Quel intérêt ici ? C’eut été prétentieux je trouve, ce que les films de Toledano et Nakache ont souvent su éviter. La comparaison avec le film de Boon tourne à ce point en faveur d’Intouchables que la comédie boursouflée du premier riait de ses personnages, à leurs dépens, prétendant faire la nique à des clichés que le film exploite honteusement. Intouchables, non content d’être très bien réalisé (la scène d’ouverture écrase à elle seule tout le film de Boon), propose un choc de caractères vraiment chaleureux. Et là où le film évite le misérabilisme ou la guimauve inutile en abordant le handicap du « héros », vous le résumez à un « droit suspect à rire de lui » ? Toledano et Nakache ont assurément une vision de metteur scène, sans quoi un tel sujet leur aurait complètement échappé.
Alors non, Intouchables n’est pas un grand film, si ce n’est dans ses meilleurs moments, et ce dans une catégorie dont il ne cherche jamais à s’extraire : la comédie populaire, où le plaisir (ou déplaisir !) immédiat prime avant tout. À ceci près que ses gags fonctionnent, que ses personnages existent et que le tout est emballé avec soin. Et voir que le film qui risque de détrôner Bienvenue chez les Ch’tis forme à bien des égards son antidote m’a fait un bien fou ! Sur ce, je m’en vais revoir les sublimes Avalon ou Le Nouveau Monde, histoire d’oublier que je me suis bien fait avoir par cette « façade racoleuse d’émotions creuses et de considérations sociales en toc ».
Cordialement,
Totoro
Bonjour,
D’abord, veuillez me pardonner pour mon temps de réponse, et merci pour l’intérêt que vous portez à notre humble site ! Intérêt suffisant, visiblement, pour vous inciter à développer des objections argumentées qui font, il faut l’avouer, bien plaisir à lire, s’agissant d’un « film-phénomène » qui a tendance à susciter des réactions passionnées et peu propices au débat.
Ceci étant dit, je ne crois pas que la meilleure défense d’Intouchables soit de le comparer à un objet comme Bienvenue chez les Ch’tis qui, nous nous rejoignons sur ce point, bat des records de profondeur en termes de sens comique, de vision du monde et accessoirement de mise en scène. Évidemment que Toledano et Nakache sont de meilleurs techniciens (ou en tout cas ont de meilleurs techniciens) que Dany Boon, de quoi réaliser une scène d’ouverture en « flash-forward » efficace. Bien sûr que l’humour a de la marge pour être moins consternant que l’abus d’accent ch’ti. Il n’empêche que cette référence-plancher mise à part, ce que propose Intouchables ne me semble pas voler bien haut.
Le personnage de Driss joué par Omar Sy résume selon moi le premier problème du film (attention, je ne dis pas qu’il est le problème). Un mot sur ce que vous appelez mon « faux procès ». Ce n’est pas que ses passages dans sa cité soient plus ou moins sombres qu’ils devraient être, qu’ils s’écartent d’une idée que j’aurais du réalisme. Bien au contraire. Dans ces quelques scènes au bout du compte anecdotiques – une toile de fond pour alimenter le rapprochement entre les protagonistes – il y a un effort pour « faire réaliste » (caméra à l’épaule, tournage en extérieur) qui me semble créer un paradoxe gênant chez le personnage de Driss. On veut le rendre crédible en lui donnant un arrière-plan de galérien de banlieue ; or dans une scène qui les précède (la première du film), sa rencontre avec Philippe (François Cluzet) l’a montré sous la facette qui s’imposera à la longue : celle du bouffon de service, pas vraiment un personnage représentatif d’une certaine vision de l’humain, mais un à qui on va donner les meilleures vannes pour titiller l’aristo et mettre les rieurs de son côté. Driss constitue ainsi un mélange que je trouve assez maladroit et qui reflète la position de compromis d’Intouchables, juxtaposant sommairement les registres du rire et de l’émotion, chacun à sa place.
Et on en arrive à ce qui me gêne véritablement dans ce film, au point que je cherche à comprendre comment cela n’en a pas gêné plus d’autres : son humour comme son émotion reposent au mieux sur des éléments dérisoires, au pire sur des partis pris limites. Le film manipule deux enjeux : le rapport de classes et la relation au handicap. Sur le premier point, l’histoire vraie dont Intouchables est tiré fournit un prétexte adéquat pour ne pas rendre la question trop « raccord » avec l’actualité socio-politique, l’aristocrate à particule étant devenu l’archétype le plus ancien et le moins actuel du nanti éloigné du peuple. Le rapport de classes n’est ici que pure convention pour un humour que je trouve paresseux. De fait, il est presque exclusivement ramené à un choc culturel exploité à l’envi via des clichés éculés : l’un écoute Vivaldi et l’autre Earth Wind and Fire, l’un écrit des lettres d’amour courtois tandis que l’autre dégaine le langage de la rue, l’un s’impose des règles de vie que l’autre ignore superbement, etc. Au bout de l’énième sketch rabâchant que les deux hommes ne vivent pas dans la même sphère, je me dis que ça tourne un peu en rond... Il y a une forme de mépris un peu douteux dans la façon de tourner en ridicule un pan de culture, représentant « l’art contemporain » sous la forme d’un ouvrage abscons (encore un cliché) dont Philippe s’éprend, s’attirant les moqueries de Driss avant que celui-ci ne prouve au monde qu’après tout, il peut faire pareil...
Concernant la relation au handicap, c’est plus tendu. On peut tout à fait comprendre que les auteurs n’aient pas souhaité verser dans un pathos digne des pires téléfilms US. Mais la désinvolture qu’ils choisissent comme antidote, qui consiste essentiellement à laisser Philippe se faire manipuler physiquement par Driss, n’est pas sans poser problème et soulever des questions sur la sincérité de leur relation à leurs personnages. En particulier, je trouve sacrément gênante la scène où Driss verse de l’eau bouillante sur la jambe insensible de Philippe. Car enfin, on a beau avoir compris que le premier est bien enclin à la « déconne », le fait de voir quiconque agir ainsi sans se poser de questions a de quoi interpeller ! Parce qu’elle implique que soit Driss considère le corps de Philippe – ou du moins sa jambe – comme un pur objet inaltérable, soit il y trouve le prétexte à exercer un acte de violence sur la chair qui, il en est sûr, n’en portera aucune trace (ce qui revient à exercer une pulsion de violence sans risque). Dans l’un et l’autre cas, le manque de regard des réalisateurs sur cette scène un peu extrême laisse songeur. Et d’une manière générale, il me semble que tout le comique autour du handicap de Philippe (l’eau bouillante, les jeux dans la neige, la masturbation des oreilles, etc.) ne fonctionne qu’en faisant jouir du spectacle de ce corps manipulé, ballotté comme un objet dans tous les sens et qui n’en souffre pas un seul instant, voire qui aime ça. C’est cet appel aux pulsions sadiques du spectateur, au plaisir de voir un être humain chosifié et qui en redemande, que je continue à qualifier de « suspect », de limite.
Bien à vous,
Benoît Smith
Lire l’article de Benoît Smith : Intouchables
Vous est-il venu à l’esprit que ce film n’était pas là pour véhiculer des "messages politiques" en général, ni pour dénoncer l’intolérance religieuse comme autant de thématiques sorties du chapeau ? Pas une seule fois, vous ne semblez comprendre que ces sujets qui sont à vos yeux de vagues dissertations bien-pensantes sont la réalité de nombreux Libanais ? Vous vivez bien loin de la guerre, mais parlez de ce film à des Libanais, voyez comme ils en sont ressortis bouleversés. Votre article reproche au film sa froideur, mais il est lui-même dénué de dimension humaine. Vous êtes passé totalement à côté de votre sujet.
(Anonyme)
Bonjour,
Il est toujours plus agréable d’avoir un message signé pour savoir à qui l’on s’adresse. À défaut, je répondrai donc à blablajack que je n’ai à aucun moment pointé la froideur de la cinéaste. Au contraire, je pense qu’un peu plus d’économie dans la démonstration, un peu moins d’effets tape-à-l’oeil même pas intéressants (ni pour défendre le propos humaniste dont vous parlez, ni d’un strict point de vue cinématographique) auraient certainement joué en faveur de "Maintenant, on va où ?" pour en faire un objet moins clinquant où la réalisatrice s’est, vous en conviendrez, donné le beau rôle. Si je peux tout à fait comprendre que l’affect nous amène parfois à faire preuve d’indulgence pour un film, je peux dans mon cas difficilement faire abstraction de l’opportunisme du film et de sa réalisatrice qui sait exactement quels sont les maux de son peuple pour mieux séduire son public. Je me permets juste de trouver ça profondément douteux.
Cordialement,
Clément Graminiès
Lire l’article de Clément Graminiès : Et maintenant, on va où ?
Merci, Clément, pour votre article sur le film de Nadine Labaki,
Mais, il y a une force inouie, ainsi qu’ un vrai message, dans le film de Labaki, que vous avez malheureusement pas saisie et que vous ne pouvez pas laisser de côté. Personne na jamais ose critiquer la religion aussi ouvertement, ici chez nous. La critique existe, mais sous forme cérébrale, et très pompeuse. Ce film a au moins pu rendre cette critique accessible, car ce film, dans sa simplicité, s’adresse a tout le monde, couches sociales confondues. Certes, il s’agit de Beyrouth, l’un des pays arabes les plus ouvert et les plus rebelles, mais la religion, chrétienne comme musulmane, on n’y touche pas ! C’est sacré. C’est tabou. On s’en moque pas, on la singe pas. Jamais. Et, je vous l’accorde, c’en est presque insupportable. Si les jeunes Libanais chrétiens druzes ou musulmans vont voir ce film, ils réagiront autrement dans leur vie d’adulte, car ils auraient, pour une fois, une autre façon de voir les choses, et ça les fera réfléchir. Ce n’est pas qu’ils sont rustres ou trop machos, benêts ou idiots, les jeunes hommes ici on encore dans les oreilles les discours souvent xénophobes de leur pères ou de leurs mères, des discours de guerre civile toujours très mal digérée.
Quand on insulte leur Dieu ou même leur parti politique, ils oublient tout, la belle cravate qu’il porte, les 3 langues qu’ils parlent, c’est triste mais on la revu en 2008 comment dans une même confession, les hommes ont pu sortir leurs fusils. La partie de la population qui réagirait « peut être » autrement est composées de penseurs, journalistes (et encore) peut être aussi ceux qui ont quitté le Liban pendant la guerre, et qui ne l’on heureusement pas vécue, donc une petite élite, souvent beaucoup plus instruite et parlant le français mieux que l’arabe. Ce film parle à tout le monde, à tout le peuple, et ici on na pas sentie la caricature, c’est mal connaitre le Liban et les Libanais d’y voir une caricature. La haine est très présente chez nous tout comme l’amour d’ailleurs, la passion en fait. Et elle n’est jamais très bonne. Vous ne pouvez donc pas réellement comprendre puisque vous êtes dans un pays laïque et très moderne régis par des lois et non des passions.
Comprenez vous alors la portée de ce film ? De mettre enfin et une bonne fois pour toute la religion a part. de s’en moquer, de la rendre humaine, et non sacrée. Pour vous Français, il s’agit de petites tentatives, chez nous ici ça soulève des montagnes...
Bien à vous,
Gab
Bonjour,
Tout d’abord, je vous remercie de m’avoir adressé ce message et d’avoir pris le temps de développer vos arguments. Je les entends tout à fait et je peux tout à fait comprendre que le film réponde, d’une certaine manière, à des problématiques qui nous sont étrangères en France, ou du moins dans mon environnement proche. Je ne doute pas un seul instant que cela puisse provoquer un échos auprès des spectateurs libanais et, à ce titre, si le film suscite des débats ou réveille des consciences, on pourrait considérer que le pari de la réalisatrice serait réussi.
Seulement, je ne peux me situer de ce côté-là du film dans la mesure où, n’étant pas pris par des questions d’affects, je ne peux que poser un regard critiques sur les procédés employés par la cinéaste qui, vous en conviendrez, s’octroie le beau rôle dans le film : photo léchée, effets comiques un peu faciles, narration simplifiée. Je ne suis pas certain que la cinéaste ait eu la volonté d’embrasser la complexité des rapports religieux qui persistent au Liban mais qu’elle y a plutôt plaqué des recettes un peu faciles (et bien connues dans la comédie française) sur un sujet épineux, ce qui lui donne une caution, une garantie, pour la protéger de toute critique quant à ses intentions, forcément nobles. Pour ma part, j’émets beaucoup de réserves quant au film (que je trouve par ailleurs mauvais) et c’est ce que j’ai tenté d’expliquer dans mon article.
Bien cordialement,
Clément Graminiès
Lire l’article de Clément Graminiès : Et maintenant, on va où ?
Bonjour,
Je me permets tout d’abord de vous féliciter pour votre site, que je lis toujours avec intérêt et dont j’apprécie la qualité, la sincérité et l’indépendance des critiques, ainsi que de vous remercier pour l’énergie que vous y déployez pour proposer chaque mercredi une critique de (presque) tous les films sortis.
Ma question concerne tout d’abord vos méthodes de travail : est-ce que l’ensemble de la rédaction visionne les nouvelles sorties et que vous vous mettez d’accord par la suite sur un point de vue commun, que l’un des critiques est chargé de rédiger ? Vous arrive-t-il de visionner plusieurs fois un film pour vous en faire une idée ? De manière générale, je me pose la question de « l’historicité » de vos critiques (et de chaque critique d’ailleurs), qui sont écrites à un instant T de la « vie » du film et de vos vies personnelles. Ne vous arrive-t-il pas, en repensant à un film ou en le revoyant, de reconsidérer ce que vous avez pu en dire à l’instant de sa sortie ?
J’ai fait l’expérience de ce questionnement à l’occasion de la sortie de The Tree of Life, de Terrence Malick, film ô combien sujet à débats de nature cinématographique, esthétique ou idéologique (mais n’est-ce pas là tout l’intérêt du cinéma, de proposer des œuvres qui ne se sont pas immédiatement et intégralement intelligibles, et qui font naître des doutes et des questionnements en chacun ?). Je suis moi-même un très grand admirateur du cinéma de Malick et je partais donc avec un a priori très positif sur ce film (mais plus les espérances sont grandes, plus la déception peut l’être également). Lors du premier visionnage, j’ai été relativement décontenancé par l’aspect déconstruit et la fin très New Age du film (la réunion des générations et des vivants et des morts sur la plage après la traversée du désert de Sean Penn). Je me suis retrouvé dans une partie de la critique qu’en a fait Romain Genissel (bien que l’expression « trip sectaire » me semble exagérée).
Cependant, après un second puis un troisième visionnage du film, j’ai changé d’avis et je considère désormais ce film comme l’un des plus beaux qu’il m’ait été donné de voir. Il m’a semblé que, de la même manière qu’il existe un genre romanesque et un genre poétique en littérature, The Tree of Life entrait dans la catégorie des (trop rares) « films-poèmes » plutôt que celle des « films-romans » (c’est-à-dire la quasi totalité de la production cinématographique). Le film s’apparente en fait à une symphonie (ou à un requiem, comme le suggère le choix de Preisner et Berlioz), composés de plusieurs mouvements en apparence séparés (1. le deuil dans les années 70 et 2000 - 2. l’histoire de l’univers - 3. la famille des années 50 - 4. la fin du monde et la communion des êtres), mais qui forment en réalité une unité (de ce point de vue, nombreux sont les détails dans la troisième partie du film rappelant l’histoire de l’univers, les dinosaures...). D’un point de vue philosophique, il me semble voir dans ce film une illustration de l’unicité spinoziste du monde et du Deus sive natura, qui permet de relier les différents mouvements entre eux, jusqu’à la contemplation finale (le dieu chrétien est toujours celui du père, associé à l’exigence d’une american way of life que ce dernier ne parvient jamais à atteindre, tandis que le « dieu » de la mère est le dieu-monde contingent). Chez Spinoza, l’acceptation de la condition de la vie (qui oscille toujours entre l’absurde et le miracle, comme le suggère la scène des dinosaures) est la définition même de la liberté (« J’accepte de donner mon fils au monde, » dit la mère). Cette interprétation, toutefois, ne saurait être vérifiée auprès du réalisateur, qui refuse de discuter de ses films.
La vertu des grands films (comme des grandes œuvres d’art) est de ne jamais pouvoir être soumis à une interprétation péremptoire et définitive. Les grands films vivent encore des dizaines d’année après leur sortie parce qu’ils continuent d’interroger, ce qui oblige la critique, toujours « historique », à constamment se réinventer.
Cordialement,
François L.
Cher lecteur,
Avant tout, je tiens à vous remercier pour votre courrier et vos encouragements au sujet de l’activité critique de notre site. Celle-ci demande en effet une dépense de temps et un souci de qualité que notre intérêt pour le cinéma rend, nous le pensons, finalement opérant.
En ce qui concerne vos questions par rapport au fonctionnement interne du site, je vous informe que chaque rédacteur de Critikat est amené à choisir un film qui lui semble intéressant ou raccord avec ses obédiences cinématographiques. Dès lors, il n’y a pas ou peu de débat interne en amont de la mise en ligne, à part peut-être quelques retours liés à la formulation propre du texte. En somme, la direction de Critikat fait confiance à chaque « critikatien » pour juger sur pièces le film sur lequel il s’est proposé. Bien sûr, grâce aux avant-premières et la possibilité (relative) de se rendre à plusieurs ou même de son côté, aux projections de presse, il peut y avoir des discussions quelques jours avant la mise en ligne, mais le plus souvent autour du choix du film de la semaine. Aussi, il est arrivé que deux rédacteurs s’affrontent dans un « pour et contre » quand le film, dans sa forme et son contenu, le requiert. Enfin, et considérant les divergences d’opinion, de parcours (l’un thésard, l’autre monteur, ou encore aspirant critique professionnel…), il y a, à l’évidence, au sein de l’équipe des sensibilités divergentes qu’un lecteur fréquent du site aura remarqué.
Dès lors, et suivant cette confiance accordée à chacun, les débats peuvent avoir lieu après la mise en ligne, au moment où le film a pu être vu par la majorité de la rédaction. Ce fut le cas à la sortie de The Tree of Life (vu la veille au soir de sa sortie, trois jours avant la publication de l’article, avec plusieurs membres de l’équipe). Les avis (entre « scepticisme » et reconnaissance d’une « ambition ») divergeaient déjà. Car, tout le monde a pu le remarquer, le (mieux, un) film de Terrence Malick est bel et bien une expérience qui ne laisse jamais indifférent. Vous avez ainsi peut-être lu sur la page Facebook de Critikat que Mathieu Santelli considérait The Tree of Life, comme le plus beau film de ces vingt dernières années. C’est d’ailleurs dans ce sens que vous avez bien saisi la dimension individuelle/contingente du rapport que l’on peut entretenir, à un instant T de nos vies, face à un film. Or, ce que je considère comme le jeu de la critique réside avant tout dans la vision unique (parfois double avec les festivals) du film. Car, à mon sens, il ne faut pas confondre un travail de recherche (rejoignant ce que vous appelez « l’historicité ») avec le jeu (aussi pensé soit-il) de la critique.
C’est pour cela que tiens à vous informer que j’ai écrit un mémoire de Master 2 de près de 250 pages sur La question du fragment et du tout entre l’idéale nature et l’espèce humaine dans La Ligne Rouge et Le Nouveau Monde. Et si le jury a pu me proposer de poursuivre mes recherches, j’ai alors préféré opter pour le jeu critique. Une manière pour moi de vous révéler que j’ai passé deux ans de ma vie à conduire un « dialogue » avec l’œuvre de Terrence Malick par, mais vous l’imaginez bien, la projection répétée de ses quatre premiers films. Ainsi, mon obédience pour le cinéma de Malick repose principalement sur une admiration pour la forme de ses films, et plus particulièrement son esthétique du fragment (visuel- sonore) tout à fait emblématique de la dialectique Nature-Homme sur laquelle j’ai longuement travaillé. Ma connaissance particulière de l’œuvre de ce cinéaste (l’héritage authentiquement américain auquel son cinéma souscrit, la transformation d’une esthétique « russe » fondée sur le plan en rupture, le processus méditatif à l’œuvre) est désormais un socle sur lequel je considère, j’analyse, les films de Malick, plus particulièrement La Ligne Rouge et Le Nouveau Monde. Or, et on l’a bien remarqué, The Tree of Life, change considérablement cette donne pour lui supplanter un symbolisme plus incarné, allant au-delà de la méditation-capture « documentaire » rivée sur la nature. En somme, l’humain prend plus de place dans The Tree of Life et avec lui un cadre, une idéologie (New Age) qui appellent une imagerie, disons moins sauvage et mystique. Cela donne des plans, des couleurs, des voix qui m’ont paru parfois assez mièvres et religieusement surannés (et pourquoi pas sectaires ?). Peut-être aussi, et vous avez raison de le noter, que je ne me suis pas reconnu dans les rapports qu’entretiennent cette famille et ai donc pu éprouver des difficultés à m’identifier à la fable, à l’inverse de mon attente de me fondre dans la « nature » filmée. Aussi, de même que le personnage de la mère ne trouve grâce à mes yeux, Brad Pitt (incarnant symboliquement ladite « nature ») n’est qu’un acteur et n’élèvera – dans la pensée transcendentaliste auquel je souscris – jamais aussi haut mon âme qu’un travelling avant autonome sondant les bois habités du Nouveau Monde…
Qu’en est-il alors de la re-vision The Tree of Life, si telle est votre question ? Figurez- vous que je n’ai pas trouvé le temps ni l’énergie de me déplacer une nouvelle fois face au film. Or, ne vous méprenez pas sur mes intentions. Comme je l’écris à la fin de ma critique, j’ai tout de suite senti mon non-désir de subir à nouveau ces visions, qui se jouent parfois sur un plan/une partie/une imagerie, désagréables. D’où le titre « trip sectaire » qui n’est, après tout, qu’un titre (d’ailleurs « trip » n’est pas forcément péjoratif…) par rapport à un article que je juge plus pertinent (entendre reposé/travaillé pour trier le bon du mauvais) que ce que j’ai pu lire ailleurs sous la plume de certains professionnels… Après cela, si je dois revenir sur la construction en parties de mon texte, je peux vous concéder que j’ai peut-être pu manquer de recul sur un point. Celui qui, en souterrain du film et de l’idéologie-imagerie chrétienne, donne à sentir quelque chose de l’ordre de la menace, de la crainte d’un chaos imminent. Car les images de Création (à mon souvenir aussi sublimes qu’horribles) peuvent, en cours de la projection, faire retour et contaminer quelque part la partie centrale, fable du film. Et même si ce fait est davantage donné à penser (sous forme d’intentions) qu’à saisir, The Tree of Life sait rendre compte du fait que nos vies humaines, en ces lieux, sont purement dérisoires. Et que la place de l’humain dans le cosmos est considérablement infime, microscopique, par rapport à la grandeur de l’univers. Or, et c’est plus qu’important à mes yeux, cette réflexion court déjà dans toute l’œuvre de Terrence Malick et est à mon sens, pour exemple, mieux figurée sur la colline 210 de La Ligne Rouge où des soldats, plongés dans de hautes herbes, font figure de fourmis.
En guise de conclusion, je tiens à dire que chaque critique qui se (re)connaît, attend autant face à un film d’être surpris que de retrouver une forme de cinéma particulière à ses attentes. Ainsi, pour ma part (je ne suis ni philosophe encore moins théoricien), la reconnaissance d’une ambition est moins un critère premier que la forme même dont revêt un film pour donner à voir et entendre un discours, un fond. Ainsi, selon l’idéal éthique du critique, il est souvent impossible de faire abstraction de l’un ou l’autre tant ce doublon (forme et contenu) va de pair. Le travail critique, à la différence du chercheur universitaire doit, il me semble, noter et prendre en compte ces deux paramètres. En tant que chercheur sur Malick, je pouvais me concentrer sur la forme elle-même, en faisant abstraction de certains pans d’une idéologie (rousseauiste par exemple). En tant que critique, je pense devoir sonder l’ensemble du film, de son ambition, ses enjeux, jusqu’à son discours. Le tout en adhérant à la règle du jeu critique qui, à mon humble avis, ne se gagne que quand l’avis est pertinent et subjectif.
En espérant avoir répondu à vos questions, je souhaite bonne continuation à vous François, admirateur de Terrence Malick.
Romain Genissel
Lire l’article de Romain Genissel : The Tree of Life