| ------- Partenaires ------- |
Jeanne Balibar, revenue de ses poses minaudantes chez Pedro Costa, est Ellen, une hôtesse de l’air qui fait tellement corps avec son tailleur bleu marine et sa valise à roulettes qu’elle n’est plus qu’une ombre toujours en transit dans les halls d’aéroport. De passage chez elle, elle apprend que son mari Florian (Georg Friedrich) attend un enfant avec une autre. Moins une trahison qu’une évidence, celle de n’avoir jamais vraiment appartenu à cette existence de couple, de n’avoir jamais habité cet appartement ; la nouvelle pousse Ellen à se défaire de tout ce qui l’a constituée jusqu’ici. Sa maison, l’homme avec qui elle a partagé sa vie jusqu’alors, son métier. Hantée par la vision d’un guépard sur le tarmac d’un aéroport en Afrique, image accidentelle comme un grain de sable dans le rouage implacable de son existence, elle abandonne un jour la routine monotone des gestes de sécurité qu’elle répète comme un automate à l’attention de passagers distraits avant le décollage, saisit sa valise et quitte l’appareil. Caméra accompagnant chaque pulsion du corps de son actrice, Pia Marias filme Jeanne Balibar dans toute son animalité, silencieuse et sauvage. Ellen, dont le prénom n’est révélé qu’une fois le personnage défait de son identité, perd la parole au profit de l’instinctivité. La grâce féline de Jeanne Balibar illumine ce portrait de femme n’obéissant plus qu’à ses impulsions. Sans rationalité aucune, Ellen s’accroche d’abord aux lambeaux de son passé : virée de son emploi malgré son ancienneté, elle erre de chambres en bars d’hôtels, toujours vêtue de son costume d’hôtesse, comme lors d’une éternelle escale. L’ivresse passagère de soirées entre stewards et hôtesses à l’érotisme aseptisé sur les moquettes feutrées des chambres d’hôtel la laisse esseulée au matin. Jetée par un chauffeur de taxi peu amène, elle déboule par hasard dans la camionnette de jeunes militants antispécistes.
La fêlure qui a fait vaciller cette femme indolente ne conduit pas ce récit tout en sensibilité sur la voie d’un cinéma de l’errance, à la manière des portraits de femmes du Nouvel Hollywood – de Wanda à Alice n’est plus ici en passant par De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites – mais bien vers le film d’apprentissage. L’âge d’Ellen, ce n’est pas un âge de la maturité ou un âge de raison, mais un âge où tout commence, une année zéro. Avec comme toile de fond la quête idéaliste incarnée par les jeunes squatters chez qui elle trouve refuge, le regard d’Ellen interroge un monde aussi vide de sens qu’un terminal d’aéroport. À l’exception de cette ruche bourdonnante d’hommes et d’animaux qu’elle habite un temps avec les squatters, tous les lieux traversés par Ellen sont des non-lieux emblématiques de cette surmodernité dont Marc Augé a fait l’anthropologie. Aéroports aux couloirs identiques, hôtels comme des bocaux de verre où Ellen semble un papillon affolé, et jusqu’au magasin de meubles où elle donne rendez-vous à son mari inquiet de sa disparition, mise en scène grotesque d’un confort ménager mis à la portée du consommateur moyen. Au moment où elle échappe à cette rhétorique du vide, Ellen se retrouve tout à coup à marcher le long d’une bretelle d’autoroute, promeneuse improbable à contre-sens de la logique du monde.
L’îlot utopique de la communauté de jeunes militants antispécistes, envahi de chiens et chats traités comme des vaches sacrées, lui offre un havre provisoire. Pia Marais éprouve cette lutte idéaliste sans jamais la caricaturer. Évitant un tableau qui aurait volontiers pu être acerbe et critique, elle regarde avec humour ces défenseurs du règne animal qui multiplient happenings et opérations commando pour libérer poulets en batterie et souris de laboratoire. Ces séquences donnent lieu à des visions poétiques qui semblent tout droit émanées de la conscience d’Ellen : ainsi des poulets affolés par leur liberté nouvelle une fois sortis du camion qui les emmenait à l’abattoir, courant en tout sens au beau milieu de la nuit sur les terrils de graviers, ou des centaines de rats, minuscules tâches blanches sur le goudron, évadés de la camionnette accidentée de leurs libérateurs. Observant en silence ce petit monde utopique où la démocratie directe et les bruyantes AG règlent les rapports sociaux, Ellen ne témoigne d’aucun cynisme à l’égard de leur engagement, mais d’une curiosité détachée. Pia Marais retrouve ici une thématique qu’elle avait abordée dans son premier long métrage Die Unerzogenen (Trop libre, 2007), portrait d’une adolescente en quête de normalité face à des parents marginaux. Elle creuse cette esthétique du décalage entre des personnages qui trouvent dans ce qui les oppose matière à questionner leur propre univers. Ellen se lie ainsi avec Karl (Stefan Stern), qu’elle épouse lors d’une cérémonie parodique pour lui épargner le service militaire. Sa métamorphose passe par cette union insolite qu’elle déserte sitôt consommée. Sans un mot d’adieu, elle disparaît à nouveau, sur la voie d’une autre sorte d’utopie, celle d’un monde où il faudrait d’abord se perdre pour pouvoir se trouver.
Alice Leroy