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C’est une histoire vieille comme le cinéma : l’emprise du désir adolescent sur l’univers bien rangé des adultes, la tentation, le passage à l’acte et ses conséquences, souvent dramatiques. Au fil du temps et de l’évolution des mœurs, le sujet s’est considérablement étoffé avec une variante gay qui, du lyrisme de Mort à Venise de Visconti au style documentaire de Ma vraie vie à Rouen de Ducastel et Martineau, a connu toutes sortes de versions, devenant presque un genre en soi. Pour son deuxième long métrage, le réalisateur argentin Marco Berger part d’un postulat similaire : Martín, un jeune lycéen beau comme un ange est raide dingue de Sebastián, son prof de natation. Comment l’approcher et éventuellement le séduire ? La très bonne idée du film est d’appliquer à la chronique adolescente les méthodes du thriller. À la manière d’un J.F. partagerait appartement (en moins psychopathe, quand même), Absent trouve le ton juste en brouillant les pistes. Le jeune garçon met au point un stratagème parfaitement efficace pour passer une nuit chez son prof : en gardant constamment une longueur d’avance sur Sebastián, le spectateur commence par s’amuser de la situation avant de se demander si le jeune homme, plus que très entreprenant, n’a tout de même pas un grain.
Heureusement, Marco Berger évite soigneusement les travers grand-guignolesques de la persécution amoureuse pour s’en tenir à un amusant jeu du chat et de la souris, où les rôles sont inversés : Sebastián, un peu benêt tout de même, ne se doute pas un instant des intentions de Martín et tombe dans tous les petits pièges que celui-ci dresse sur son chemin. Ainsi, l’adolescent ne semble jamais retors ni malsain, mais simplement diablement futé – à vrai dire, on a très vite envie de le voir arriver à ses fins. L’angoisse naît ici non pas du suspense provoqué par les codes du thriller (musique omniprésente et dissonante, jeux d’ombres, scènes étirées jusqu’à l’insoutenable), et donc de ce que peut faire le prédateur de sa proie, mais plutôt du sort que la proie pourrait réserver au prédateur. Ce retournement des enjeux classiques du film d’angoisse donne à Absent une valeur toute particulière, et une dimension sinon politique, tout au moins militante : aujourd’hui encore, on en est à redouter la réaction explosive, potentiellement violente, d’un hétéro qui se sent menacé dans sa virilité.
La découverte du pot-aux-roses par Sebastián entraîne bien une réponse par la violence, mais Marco Berger laisse habilement planer le doute : le prof est-il horrifié par l’homo qui a tenté de s’introduire dans son lit ou, de façon plus pragmatique, par l’interdit qui le met en porte-à-faux vis-à-vis de l’administration et de la loi ? À moins qu’il n’ait tout simplement peur de ses propres désirs ? Hélas, l’affrontement marque une rupture dont le film ne se remettra pas. Peut-être pour donner une caution morale à son film, le réalisateur s’attarde sur les doutes qui assaillent ses deux héros. Des remords pour le lycéen ? Des regrets pour son prof ? On ne saura jamais, tant le film patine et s’égare dans de longues scènes où, le regard perdu dans le vide, Martín et Sebastián ressemblent de plus en plus à des personnages en quête d’auteur, comme si Berger était soudain incapable d’aller au bout de son sulfureux sujet. Une pirouette scénaristique aussi inattendue que radicale trahit l’impasse dans laquelle le cinéaste s’est retrouvé coincé : sans en révéler la teneur, on peut légitimement douter de la crédibilité de ce parti-pris qui, peut-être inconsciemment, dévoile une frilosité soudaine de Marco Berger vis-à-vis de sa propre audace. Il ne reste plus au film qu’à s’achever dans une caricature de mélodrame à l’onirisme kitsch et bien-pensant qui, en tentant de satisfaire tout le monde, ne convaincra sans doute pas grand-monde.
Fabien Reyre