| ------- Partenaires ------- |
Quand les Blancs supplieront l’Afrique
Critiques > 27 février 2007
Un jour, dans un futur pas si lointain, les pauvres et les malheureux ne seront plus ceux d’aujourd’hui. L’Union européenne n’aura pas, précisément, réussi à s’unir pour le bien de ses citoyens. Chômage, misère, bidonvilles seront le lot commun des Européens, y compris les plus diplômés, qui se précipiteront vers les États-Unis d’Afrique, rayonnants et prospères, avec ou sans visa. Africa Paradis raconte les pérégrinations d’un couple de jeunes Français, Pauline et Olivier, qui débarquent clandestinement sur le continent noir. À leur arrivée, Olivier décide de s’échapper de la résidence de transit où ils sont retenus, tandis que Pauline ne surmonte pas sa peur. La jeune femme réussit tout de même, grâce aux faveurs d’un député pro-intégration blanche, Koudossou, à rester en Afrique. Séparés, Olivier et Pauline vont connaître deux destins bien différents sur le continent africain...
Africa Paradis joue sur l’inversion des mouvements migratoires actuels et sur l’écho qu’un tel message peut avoir en France. Rien n’est négligé, et tous les détails sonnent comme un pied de nez à une certaine arrogance des actuels pays d’accueil : les files d’attente gigantesques à la porte de l’ambassade parisienne des États-Unis d’Afrique, l’intransigeance des fonctionnaires face aux dossiers incomplets, le voyage clandestin et onéreux, de nuit, entre les mains d’un passeur cupide, la débrouille pour trouver des petits boulots, alors même que les héros français sont diplômés (elle institutrice, lui ingénieur en informatique...), les débats parlementaires entre partisans et opposants à l’immigration et à l’intégration des Blancs en Afrique, jusqu’à la figure du député extrémiste, Yokossi, sorte de Le Pen noir, incarné par Emile Abossolo M’Bo.
Tout le dispositif scénaristique et la mise en scène reposent sur l’ironie douce et l’humour qui découlent de cette situation inversée. Une idée remarquable en soi. En 1996, Desmond Nakano avait imaginé, dans White Man, une société américaine où les rapports socio-économiques et ethniques étaient inversés : on y voyait un ouvrier blanc (John Travolta), aux prises avec son patron noir (Harry Belafonte). Mais personne ne s’était encore attaché à réaliser une fiction politique dans laquelle l’Afrique dominerait le monde. C’est chose faite avec Africa Paradis. Mais une fois le message passé — c’est-à-dire très rapidement — le film souffre de certaines maladresses et limites. Certes, Africa Paradis n’a pas été facile à mettre en place. Il a fallu dix ans pour le monter, en raison de la réticence des producteurs européens : « C’est utopique ton histoire, c’est pas crédible, trouve plutôt un petit sujet de ton village... » se voyait répondre Sylvestre Amoussou. De rares subventions lui ont permis de réaliser en 2001 le court-métrage Africa Paradis, et la diffusion de ces images sur l’Internet a peu à peu attiré les financements privés. Le long-métrage est sorti pour la première fois en Afrique, en Côte-d’Ivoire, en décembre dernier. Mais le parcours du combattant n’était pas terminé ; le film a été projeté l’an dernier au marché du film du festival de Cannes, aucun distributeur français ne l’a retenu... Pour le montrer en France, Sylvestre Amoussou, qui poursuit par ailleurs sa carrière de comédien (on l’a vu récemment dans Le Grand Appartement de Pascal Thomas et au théâtre avec Michel Galabru dans Monsieur Amédée), a dû monter sa propre société de distribution. Du coup, le manque de moyens ressurgit parfois sur le film qui, même s’il reste une fable, aurait gagné en force si les décors avaient mieux collé à l’époque future. Ici, les vieux ordinateurs et le design des voitures rendent la projection peu crédible. De même, le parlement des États-Unis d’Afrique est en réalité... la grande salle de réunion du parti communiste, à Paris, pas si futuriste...
Mais ce manque de moyens n’est au final pas si gênant. En revanche, le côté amateur des acteurs (surtout celui des Européens) pèche. Stéphane Roux et Charlotte Vermeil (Olivier et Pauline) ne parviennent pas à insuffler une crédibilité et une sincérité à leurs personnages... À cette image, le revirement de Pauline (alors qu’elle croit Olivier mort...) est un peu léger. Certes, l’histoire est avant tout symbolique et veut toucher le spectateur en le mettant dans la position difficile d’un immigré misérable. Mais Africa Paradis aurait sans doute gagné en force avec un scénario un peu moins alambiqué et en accentuant l’énorme enjeu politique que représente l’immigration, qu’elle soit de l’Afrique vers la France, comme aujourd’hui, ou de la France vers l’Afrique, dans un futur imaginaire. Les personnages des députés Yokossi et Koudossou sont de ce point de vue les plus intéressants, mais il aurait fallu leur donner plus de corps, ou en tous cas ne pas les embarquer sur une route semée de clichés (le tueur à gages et les arrangements avec la police pour l’un, l’acceptation de Pauline au sein même de sa famille, pour l’autre). Reste le mérite incontestable du réalisateur d’avoir porté cette idée à l’écran, en même temps que des valeurs de tolérance dont manque l’Europe.
Sarah Elkaïm
Images © Métis Productions