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Ce film est étonnant dans sa capacité à vouloir oublier tout ce qui empêche ou gêne la fusion. Et pourtant le sujet appelle précisément cela, puisqu’il s’agit pour ces émigrés turcs arrivés en Allemagne de savoir, de la première à la troisième génération, ce qu’ils font de leur nationalité. Or finalement, le film interroge moins le rapport d’un individu à un pays, que l’individu à sa famille. Il déplace le problème au sein d’un vase clos construit par l’expérience subjective. Celle-ci est relativement bien traitée, puisque nous percevons les visions des différents protagonistes par rapport à la nationalité : des arrière-grands-parents arrivant en Allemagne, à leurs enfants découvrant Noël, jusqu’aux enfants des enfants comme à rebours leur patrie d’origine. Or par ce fondu perpétuel des regards, la réalisatrice et sa sœur co-scénariste essayent d’unifier une sorte d’expérience collective de ce qu’est être immigré ou descendant d’immigré. Mais cette expérience collective se regarde en réalité elle-même, il n’est fait nulle mention des réalités sociales, ni même comme on pouvait l’attendre − car le film l’annonce plusieurs fois comme un « discours officiel », et notamment au générique − d’une histoire de l’Allemagne retrouvant sa croissance grâce à l’immigration.
Une question dans ce film me taraude : où sont les Autres ? C’est-à-dire, où est, en un sens, la société. La politique interne de cette famille est relativement réactionnaire (même si, sympathique), et relativement patriarcale (le film n’y prête aucune attention). Mais cette microsociété interroge tout sauf le problème de l’intégration. Le film va montrer les soucis de coordination (ce qui faut faire pour être un bon/vrai allemand), les pratiques qui changent, les environnements, mais ne se questionne pas une seconde sur le choix et ses ambiguïtés. Le film démarre pourtant sur le problème du très jeune Cenk, gamin attachant aux grands yeux, qui n’est choisi ni dans l’équipe de foot des Turcs, ni dans celle des Allemands. Finalement, il devient turc. Le « choix » est résolu, mais pas par le protagoniste ! Le film semble dire : tous les Turcs et descendants turcs sont turcs. Mais il ne laisse pas à ses personnage la liberté qui est pourtant nécessaire, et qui est la seule vraie question : le choix même du choix, c’est à dire aussi, le choix de se déclarer ni l’un ni l’autre, ou même le choix d’être autre chose qu’une nationalité. Le vase clos évite, justement, de se poser la question de l’ailleurs, et du rapport avec les autres. Il n’y a pas de dialogue avec l’Allemagne, il n’y a pas véritablement non plus de dialogue avec la Turquie. Les personnages n’ont d’autre localisation que l’ensemble qu’ils composent.
Une chose étrange est le traitement de la langue : des scènes très amusantes montrent les immigrés fraichement arrivés et ne comprenant pas un mot d’allemand confrontés aux autochtones parlant une langue incompréhensible. En réalité, les Turcs parlent allemand (dans l’histoire familiale racontée, et majoritairement dans le présent du récit), et les Allemands incompréhensibles, une langue de gloubi-boulga. Ces scènes sont destinées à rendre au public allemand l’impression d’étrangeté donnée par quelqu’un qui ne comprend pas une langue. L’effet est réussi. Mais le sens l’est moins, et il en ressort que les immigrés, si le film entend nous en raconter une histoire crédible, parlent allemand. Il y a comme une tromperie de la forme. Tromperie sympathique, mais qui a elle aussi le mérite d’effacer là encore une confrontation à son sujet. Le film joue le rôle d’un apprentissage à l’égard du public allemand : « Mettez-vous le temps d’un film dans le peau d’une famille d’immigrants. » Mais l’identification ne suffit pas seule à offrir des réponses : la question de l’immigration n’est pas celle d’une personne qui n’en comprend pas une autre, mais celle de deux personnes qui ont des difficulté à communiquer ensemble.
Si l’on prend un peu de distance sur le film, on pourrait s’apercevoir que c’est peut-être justement symptôme du familialisme contre le social au sens large qui est un vrai problème identitaire. Non tant celui des communautés ou du dit « communautarisme », que d’une structure sociale déjà elle-même tellement soudée qu’elle ne peut pas se poser des questions de société. Et cela ne vaut pas que pour les immigrés, mais bien des deux côtés. Ce qu’élude le film, c’est précisément la question de la mixité : le conjoint anglais (« si au moins il était allemand ! » soupire le grand père) de Canan, la jeune fille qui attend un enfant de lui, etc.
Évidemment, on ne peut voir dans ce film qu’une sympathique comédie, attachante (elle l’est et provoque ce sentiment) et désireuse de bien faire. Mais elle n’apporte strictement rien à une réflexion sur la place de l’immigration aujourd’hui, car la structure même du film et des personnages évite l’ailleurs, or c’est justement dans le dialogue avec l’autre que cette question se doit d’être débattue.
Pierre Eugène