
La trentaine bien sonnée, Alex s’est mise en tête de rénover une ruine perdue au bout d’un chemin de l’Ardèche dans l’espoir que son fils Xavier (Adrien Ruiz), qu’elle n’a jamais pu ou voulu élever, accepte de venir vivre avec elle. Mais ce défi insensé pour lequel la jeune femme déploie une énergie folle (il faut la voir balancer les tuiles d’un toit défoncé ou abattre au burin des murs en piteux état) n’est pas anodin et n’est que le juste reflet d’une vie plutôt chaotique mise en chantier dans l’espoir ou dans l’attente d’un demain plus serein. Déterminée, le regard franc et la tête baissée, Alex est au quotidien ce qu’un boxeur est au ring, consciente qu’il lui faudra user des poings pour obtenir la place qui lui revient de droit. Parfois sans commune mesure, son personnage n’en est du coup que plus passionnant, bien loin des archétypes d’un cinéma avant tout soucieux de susciter l’empathie du spectateur.
Pour servir ce très beau film de personnage, José Alcala a choisi le parti pris d’une mise en scène sèche et rugueuse, et pourtant d’une très grande générosité. Il faut voir avec quelle dévotion le cinéaste capture chaque geste, chaque attitude d’Alex comme autant de tentatives de l’approcher et de l’apprivoiser. Sans maquillage, filmée en éclairage naturel, Marie Raynal incarne - le mot est faible -, vit complètement son personnage, à tel point qu’il en devient difficile de savoir s’il s’agit là d’un rôle de composition. Le visage d’Alex, fatigué par un travail contraignant sur les marchés et sur les chantiers, est aussi celui de l’actrice, entièrement dévolue à son rôle de femme boiteuse mais terriblement déterminée à prendre une revanche sur l’existence. Avec une patience exemplaire, José Alcala ne se borne pas à juxtaposer les scènes déterminantes. Au contraire, il prend le temps de filmer les creux et les bosses du quotidien d’une femme qui se refuse à tout misérabilisme. Les exemples sont nombreux : que ce soit dans une impasse où elle vient de faire l’amour avec son amant cycliste ou alors en compagnie de sa vieille voisine alcoolique qui nie le départ de son mari, Alex marque l’écran de sa présence charismatique mais ne s’impose jamais au spectateur comme un personnage excessivement narcissique pour qui chaque moment vécu relèverait de l’exceptionnel.
La pudeur avec laquelle son parcours est retranscrit est certainement l’une des principales raisons de ce succès. La bande-son, par exemple, n’intègre aucune musique et préfère le bruit du vent, des oiseaux ou encore d’un marché de village. Les confrontations tant redoutées avec l’adolescent Xavier ne sont jamais prétextes au moindre éclat. Au contraire, le cinéaste préfère capter les très longs silences qui peuplent leurs conversations malhabiles. La maison que restaure Alex - même si elle est proposée comme une subtile métaphore de cette nécessaire reconstruction psychique du personnage - n’est pas non plus posée comme le centre de toutes les attentions, à la différence du non moins réussi Travaux, on sait quand ça commence... de Brigitte Roüan qui usait de la même analogie. Dans Alex, l’enjeu n’est en aucun cas celui de la finition, de l’achèvement d’un chantier, mais bien de cette première fenêtre posée avec succès par la jeune femme, fenêtre qu’elle ouvre sur une grande vallée verte lors du dernier plan. Respiration... la vie peut commencer.
Clément Graminiès