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African bluesman
Critiques > 22 août 2006
Marc Huraux est un habitué du film documentaire musical. Réalisateur en 1987 de Bird Now, sur l’expérience des artistes noirs des années quarante autour de Charlie Parker, puis en 1989 de Check the Changes, voyage sur les scènes de jazz dans Manhattan, Brooklyn, le Bronx pendant les années Reagan, ses films possèdent une vraie marque de fabrique : la capacité d’inscrire un musicien dans les lieux emblématiques de sa vie personnelle et artistique.
Et c’est bien de ça qu’il s’agit avec son film autour de la figure d’Ali Farka Touré, un film sur le « décentrement », explique-t-il en citant le musicien malien : « Vous me dites que le centre du monde est à Paris ou à New York... Je ne suis pas d’accord ! Il passe exactement au centre de ma région, le pays des génies, le berceau de la musique que vous, vous appelez “blues”, mais qui existe depuis des milliers d’années chez nous... C’est moi qui suis au centre, et vous, vous êtes à la périphérie... » « Vous », c’est-à-dire nous, depuis notre Occident, qui avons collé à Touré l’étiquette de « celui qui n’est pas venu vivre en Occident », comme si le succès devait nécessairement amener l’exode. Mais Ali Farka Touré est un enfant de Niafunké, au sud-ouest de Tombouctou, sur les rives de l’immense fleuve Niger. Niafunké, quelque 10 000 habitants, était le grenier à mil du Mali, du temps de l’empire de Gao et de la splendeur de Tombouctou.
Issu d’une famille noble de culture Songhay, Ali Farka Touré n’était pas destiné à devenir musicien, n’étant pas issu d’une famille de griots. Autodidacte, grand connaisseur de toutes les traditions de sa région, et notamment des génies de l’eau, qui rythment le quotidien des habitants, Ali Farka Touré est toujours resté cultivateur, tout comme son compatriote Salif Keita, qui a annoncé récemment se retirer de la scène musicale pour se consacrer à ses cultures.
En 2004, Martin Scorsese le filme dans From Mali to Mississipi ; c’est dans les années 1970 qu’Ali Farka Touré découvre le blues américain, et sa filiation avec toutes les traditions musicales du Nord-Ouest du Mali. Son répertoire comprend onze langues différentes, surtout en songhay et en peul, mais aussi en bambara, en dogon, en bozo, en tamashek. Un homme profondément enraciné dans sa terre, qui contribue à l’autosuffisance alimentaire de son village, Niafunké, où il enregistra l’album éponyme en 1999.
La grande réussite du film de Marc Huraux réside dans sa capacité à capter l’essence de l’homme au sein même de son lieu de vie ; le propos du réalisateur n’est pas de brosser un portrait distancé du musicien, mais bien de capter la profondeur d’une vie, plus que de juxtaposer des événements biographiques. Le documentaire comprend peu de commentaires, laissant plutôt la parole à Ali, intarissable sur les djimballas, les génies du fleuve Niger, et la place à la musique qui, en partie intégrante de la vie, est une véritable philosophie. « Pour lui, explique Marc Huraux, la musique véhicule des sentiments nobles. C’est une culture très ancienne, reliée à tous les aspects de la vie. C’est le contraire de l’entertainment. »
Pour rendre cette vérité – car le but d’un documentaire est bien de nous faire toucher une authenticité, une réalité sensible – Marc Huraux travaille le son avec toutes ses aspérités : en gardant des passages live de concerts donnés dans les villes et villages, en enregistrant des morceaux dans le studio de Niafunké, doté d’un écho naturel un peu sourd et ouvert aux vents. Il ne s’agissait pas de « faire joli » mais de faire authentique, encore une fois.
Avec ce parti pris sur le son, affleure sur l’écran toute la sensibilité d’Ali Touré, surnom « Farka », le résistant (il est le dixième fils d’une lignée dont les neuf précédents n’ont pas survécu). Une sensibilité, mais aussi une émotion, qui confère au documentaire la qualité d’un vrai film de cinéma, et pas seulement d’un reportage distillant des informations plus ou moins brutes. Il n’est que de s’attarder sur l’une des plus belles scènes du film : Marc Huraux sort de sa valise un très vieux 33 tours d’Otis Redding, et passe Try a Little Tenderness dans un café où sont réunis hommes et femmes, jeunes et vieux, autour d’Ali. D’abord très lents, très blues, très doux, la voix et le rythme s’accélèrent ensuite, tandis que Marc Huraux capte les visages, le regard, les sourires qui deviennent rires et les pieds qui se mettent à marquer le rythme. Ali Farka Touré rayonne, son émotion transperce l’écran. Un musicien qui possède une connexion presque mystique avec son art, ne pouvait que le transmettre avec autant d’amour au monde entier.
Autre très grande qualité du film, la beauté de ses images, dans une mise en scène tout entière tournée vers le majestueux fleuve Niger : gros plan sur l’eau, captation du mouvement, des vagues comme du calme, clapotis, plans resserrés de très près sur la matière, jusqu’à former un tableau abstrait, jeux des silhouettes qui se dessinent, en ombre au soleil couchant, sur leurs pirogues, focalisation sur les musiciens chantant dans la pirogue, musique et eau se confondant.
Aujourd’hui, Le miel n’est jamais bon dans une seule bouche résonne plus que jamais comme un hommage au musicien disparu. Une vraie beauté, des paysages, des hommes, de ce que le cinéma peut restituer.
Sarah Elkaïm