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Naissance d’une conscience

Aliker

réalisé par Guy Deslauriers

Critiques > 2 juin 2009

critique du film Aliker, réalisé par Guy Deslauriers

La Martinique, dans les années 1930. L’histoire de l’éveil de la conscience d’André Aliker, simple militant communiste qui, contre la domination coloniale, se découvre un Dieu, le journalisme, et entraîne toute une île derrière lui. Guy Deslauriers intéresse par ce pan de l’histoire, mais ne parvient pas à appréhender son personnage, multiple, complexe, mystérieux. Surtout, il pèche par le choix de son acteur principal : Stomy Bugsy, qui, malgré toute sa bonne volonté, est peu crédible dans le rôle de cet Albert Londres antillais.


Difficile de trouver le ton juste – ni trop hagiographique, ni trop distancié – lorsqu’on s’empare d’un tel personnage : André Aliker, aîné d’une fratrie qui marquera l’histoire politique des Antilles (son petit frère Pierre, encore en vie, fut le premier adjoint d’Aimé Césaire). Petit commerçant et militant communiste, le jeune homme se voit confier la gérance de l’organe du parti : le journal Justice. S’éloignant très vite de la retranscription de discours marxistes et de débats entre léninistes et trotskistes, Aliker publie de grandes enquêtes dénonçant l’emprise de quelques familles béké sur les Antilles. Surtout, il mène une guerre personnelle contre Le Dragon, entrepreneur cruel et sans scrupule, raciste exploitant les ouvriers avec le soutien des plus hautes autorités.

Difficile de ne pas verser dans le mièvre avec un tel propos – le justicier au secours de pauvres prolétaires impuissants. Le film y parvient néanmoins dans quelques belles scènes, notamment grâce à l’écriture de Patrick Chamoiseau – l’un des plus grands représentants des Antilles littéraires, prix Goncourt 1992 pour Texaco –, aux manettes du scénario. Le déroulement en lui-même de la vie d’Aliker et la naissance d’une conscience politique au sein des masses populaires constituent en soi un matériau cinématographique très riche, doublé d’une valeur historique non négligeable : comment la bataille anti-colonisation finit par créer un mouvement de masse alternatif, et un Parti Communiste fort, et le rôle joué dans cette lutte par la naissance d’une presse moderne et de méthodes d’enquête rigoureuses. Les journaux de métropole reprirent d’ailleurs les articles parus dans Justice, dénonçant la collusion entre entrepreneurs coloniaux, gouverneurs, juges et ministres, jusqu’à Felix Éboué, petit-fils d’esclaves, humaniste mais aussi serviteur de l’ordre colonial.

Guy Deslauriers concentre entièrement son film autour de la figure d’André Aliker, les personnages secondaires ne servant souvent que de faire-valoir, soulignant parfois maladroitement le côté « seul contre tous » du journaliste vaillant et courageux, déterminé à aller à l’affrontement si c’est le prix pour faire surgir la vérité. Aliker, personnage complexe, pétri de doutes et pris souvent d’une peur paralysante, porte une part de mystère que le réalisateur tente d’approcher sans jamais réussir à en saisir la difficulté. « Il y a un mystère Aliker », dit Patrick Chamoiseau, un mystère qu’aucune archive ne pourra percer. C’est ce mystère qui a guidé le scénariste et le réalisateur dans leur travail préparatoire. « Comment donner la mesure de cet homme d’exception ? » questionne Guy Deslauriers. Comment comprendre qu’il ait eu cette incroyable intuition que le travail journalistique pouvait changer la vie de ses compatriotes ? Comment comprendre aussi, malgré l’opposition de ses collègues et malgré sa famille qu’il aimait plus que tout, qu’il soit allé en toute connaissance de cause au-devant du danger ? La personnalité forte et fragile d’Aliker, façonnée par le traumatisme des tranchées de la première guerre mondiale et par le racisme dont il fut l’objet lors de son séjour en France était matière à un beau personnage, ciselé et complexe. Mais le récit prend le pas sur le portrait, dont la chair se flétrit au fur et à mesure que le film avance.

Il était difficile, certes, de trouver l’acteur pour incarner Aliker ; le choix du cinéaste s’est porté sur Stomy Bugsy. C’est là que le bât blesse, car on ne parvient qu’à très grand-peine à oublier le rappeur au profit du personnage. Son accent « djeun des banlieues » submerge le discours, ces élans d’énervement et de rébellion sont noyés dans des cris hystériques doublés d’un violon sirupeux. Dommage, car plus de sobriété et de naturel dans le jeu auraient davantage servi un personnage si intéressant.

Sarah Elkaïm


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Aliker (France, 2008) Durée : 1h50. Réalisation : Guy Deslauriers. Scénario : Patrick Chamoiseau. Image : Jacques Boumendil. Montage : Aïlo Auguste. Musique : Amos Coulanges. Production : Yasmina Ho-You-Fat Deslauriers, Guy Deslauriers (producteur exécutif). Interprétation : Stomy Bugsy (Aliker), Lucien Jean-Baptiste (Bissol), Xavier Thiam (Marcel), François Marthouret (Le Dragon), Johan Titus (Émilie), Serge Feuillard (Monnerot), Jean-Louis Loca (Linval), Patrick Rameau (l’Anglais), David Kamenos (le gendre), Laurent d’Olce (de Lacoste)... Sortie : 3 juin 2009.

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