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Duellistes, parce qu’il le vaut bien

American Gangster

réalisé par Ridley Scott

Critiques > 13 novembre 2007

À défaut de retrouver l’inspiration des débuts sur lesquels il capitalise aujourd’hui encore - un director’s cut après l’autre, Ridley Scott a pu faire espérer, avec Gladiator en 2000, que l’évolution de son cinéma, croisement bâtard entre obsessions esthétiques et souci d’accessibilité au grand public, pouvait donner du grain consistant à moudre à la machine du divertissement hollywoodien. Or, la suite - et plus cruellement encore American Gangster - a prouvé que cette approche finalement très opportuniste et s’apparentant à un double langage confortable n’est jamais à l’abri d’un raté, d’autant plus retentissant quand son auteur porte encore, contre toute évidence, le masque défraîchi d’un artiste.


On le sait, le long parcours cinématographique de Ridley Scott - trente ans pour dix-sept longs-métrages - n’a jamais franchement donné suite aux attentes suscitées par ses second et troisième opus, Alien et Blade Runner, qui apparaissent décidément comme d’heureux accidents de jeunesse dans une carrière somme toute artistiquement assez pauvre. Entre relecture esthétisante des conventions de genres (Traquée, Black Rain), élans de progressisme roublard (Thelma et Louise, À Armes égales), fresques malades d’ambition picturale et/ou thématique (1492 : Christophe Colomb, Kingdom of Heaven), celui qui use et abuse de sa carte de visite de créateur d’univers et d’ambiances a résolument coulé ses quelques ambitions artistiques dans le moule d’un grand spectacle qu’il s’applique à faire reluire dans tous les coins. Sa formule fétiche, efficace à des degrés divers au cours de sa carrière - sommet de ces dernières années : Gladiator - combine un travail formel privilégiant la surface picturale à la profondeur et au sens (soins essentiellement apportés aux éclairages, aux filtres, à la bande musicale) et un discours pouvant se résumer à quelques aphorismes moralistes accessibles au plus grand nombre. Tout au plus, de temps en temps, fait-il passer un soupçon d’ironie de connivence, histoire de faire mine d’avoir un point de vue à lui. Ici, cependant, le dispositif ne suffit plus à faire illusion sur l’indigence dans lequel tend à se complaîre le cinéma du plus coté des réalisateurs britanniques de Hollywood.

American Gangster orchestre, dans le New York des années 1970, l’affrontement à distance de plus en plus resserrée entre Russell Crowe - flic intègre en butte à une hiérarchie corrompue jusqu’à la moelle - et Denzel Washington - dynamique nouveau parrain de la pègre de Harlem ayant trouvé une ingénieuse et semble-t-il imparable source de revenus. Deux têtes d’affiche porteuses d’une assurance et d’une classe attendues d’avance (Crowe et Washington ont déjà bien roulé pour les frères Scott par le passé), dans un cadre propice à la fascination nostalgique pour une époque réputée progressiste et transgressive. Tels sont les points forts affirmés du projet, et aussi ses limites. Car Scott, en publicitaire indécrottable, ne tâche que de rendre son travail attrayant par les points forts déjà préalablement couchés sur le cahier des charges. À la rigueur, ce qui donne à ses films un intérêt variable (Gladiator), c’est la patience qu’il peut consacrer à donner un peu de chair et de sensibilité à ses personnages et à ses intrigues, en dehors du soin pictural désincarné dont il est coutumier. C’est le modeste bonus qu’on est bien en peine de retrouver ici, Scott laissant à ses acteurs les rênes de personnages aux comportements trop ostensiblement régis par quelques lignes de scénario, dont les motivations, les aléas des parcours - ascensions, chutes, rédemptions - et la morale qu’ils sous-tendent ne souffrent d’aucune seconde lecture, tant ils résonnent de la mécanique de l’écrit. Le flic honnête trompe sa femme parce qu’il lui faut bien une faille quelque part, le parrain basant sa réussite sur un profil bas lézarde son système par une seule exception à cette règle, etc.

Il y a bien la fin en forme de pied de nez, qui fait mine de dévier d’un quelconque schématisme scénaristique, mais pour retomber plus proprement sur des pattes de moraliste matois de connivence avec le public et le système hollywoodien (le côté « based on a true story » jamais oublié). C’est peut-être ce semblant de transgression « pour faire genre » qui sort le film de son manque d’intérêt par l’irritation qu’il provoque. Rarement Scott a donné une impression criante de vendre un film sur son contexte (le terme galvaudé d’« univers ») avec l’air faux-jeton de s’en moquer, de prendre tout cela à la légère, comme pour s’excuser de donner aussi peu de réelle consistance à ce qu’il filme, tandis que ses afféteries esthétiques ne font au bout du compte qu’optimiser le potentiel commercial de son produit en en arrondissant les angles. Le cinéaste enlumineur reconstitue les Seventies dans ses grandes lignes avec les moyens d’un tour d’illusionniste - photo granuleuse, bande musicale idoine : tout en surface, rien en profondeur - tout en feignant de lancer des ponts entre l’ancienne et la nouvelle génération de fans de Shaft et de Superfly (compter le nombre de rappeurs invités au casting). Mais il se garde bien de traiter son sujet dans toute son ampleur, changeant même de trottoir dès que le confort de son programme somme toute consensuel se voit menacé par un plan obligé, qu’il s’efforcera à tout prix de rendre acceptable. Le montage et la photographie sont entièrement au service de ce rabotage hypocrite de toute aspérité, découpant chaque scène de violence - parfois jusqu’au massacre - pour en étouffer l’impact, laissant dans un flou à la David Hamilton une cohorte de femmes nues en en laissant tout juste entrevoir la forme du pubis... Revoir ces précautions puritaines des décennies après l’abolition du Code Hays peut faire sourire. Un peu moins lorsque le maître d’œuvre joue l’air du conteur distancié, ironique et un rien subversif tout en laissant des blancs dans sa narration quand ça l’arrange.

Incapable semble-t-il de proposer sur son sujet un point de vue un tant soit peu franc et lucide - autrement dit, autre que celui du yes-man hollywoodien moyen, il est logique que Scott se rabatte totalement - on pourrait presque parler d’une démission - derrière la stature des têtes d’affiches et l’aura du contexte du film, lesquelles ont assez d’éclat pour parler à sa place. Le discours qui en sort - flic ou truand, c’était quand même bien cool, les années 1970 - ramène résolument le film à 2h37 de divertissement primaire et finalement pas très à l’aise dans ses circonvolutions moralistes. Malgré tous ses artifices, Scott, qui capitalise sur une réputation difficilement justifiable aujourd’hui, reste un cinéaste dont le propos n’est (plus ?) que le luxe qu’il s’accorde pour sa complaisance vis-à-vis d’un système où il est désormais confortablement installé. Quant à American Gangster, son absence totale de prise de risques le rapproche au final d’un défilé de mode rétro, trop aseptisé pour faire la jonction désirée entre la Blaxploitation et les films mafieux de Scorsese, et qui ne sait se rendre intéressant qu’en faisant des clins d’œil au public. À l’image de ce dernier plan qui suit le générique de fin, ultime coup de frisson bon marché qui conclut adéquatement la pose racoleuse de ses fades proto-gangstas.

Benoît Smith

Photos © Paramount Pictures France


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American Gangster (Etats-Unis, 2007). Durée : 2h37. Réalisation : Ridley Scott. Scénario : Steven Zaillian, d’après l’article The Return of Superfly de Mark Jacobson. Image : Harris Savides. Montage : Pietro Scalia. Musique : Marc Streitenfeld. Production : Brian Grazer, Ridley Scott. Production exécutive : Nicholas Pileggi, Steven Zaillian, Branko Lustig, James Whitaker, Michael Costigan. Interprétation : Russell Crowe (Richie Roberts), Denzel Washington (Frank Lucas), Chiwetel Ejiofor (Huey Lucas), Josh Brolin (inspecteur Trupo), Lymari Nadal (Eva), Ted Levine (Lou Toback), Roger Guenveur Smith (Nate), John Hawkes (Freddie Spearman), RZA (Moses Jones)... Sortie : 14 novembre 2007.

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