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Sortir de prison, sortir du rang

Amnistie

réalisé par Bujar Alimani

Critiques > 5 juillet 2011

critique du film Amnistie, réalisé par Bujar Alimani

Les films qui franchissent les frontières albanaises pour hanter d’autres lieux qu’une poignée de festivals sont suffisamment rares pour susciter une sincère curiosité. Et tant mieux si cette curiosité ne s’avère pas seulement touristique, si l’intérêt réel d’un de ces films le distingue du lot des marchandises exotiques au rabais (de toutes provenances) sournoisement refourguées chaque mois par quelques distributeurs-trafiquants. On n’est donc pas fâché de découvrir en salles l’existence du cinéaste Bujar Alimani, à travers son premier long métrage Amnistie qui, s’il semble conserver des réflexes de conteur-technicien sage et se refuse à donner chair à toutes ses intentions, révèle dans ses plus modestes aspects une sensibilité intéressante.


À la faveur d’une nouvelle loi en vigueur en Albanie – destinée à satisfaire les conventions européennes – un homme et une femme étrangers l’un à l’autre, mais visitant régulièrement leurs conjoints respectifs détenus dans la même prison de Tirana, ont le droit de passer avec eux une heure d’intimité, forcément inconfortable, où le sexe a avant tout fonction de défoulement. En plus de ce devoir conjugal particulier et plutôt contraint (au point que des conjoints emprisonnés, on ne voit jamais les visages, comme s’ils étaient de trop dans les vies des protagonistes), ces deux esseulés ont en commun d’avoir été amenés à changer d’emploi. Comme attendu, ils finissent par se rencontrer, nouant peu à peu une liaison clandestine. On distingue bien, dans le scénario, avec quel soin Bujar Alimani inscrit son histoire d’amour contrarié dans le contexte d’une Albanie actuelle à la croisée des chemins, ouverte à la modernité et néanmoins toujours travaillée par son héritage à la fois collectiviste et traditionaliste (où la communauté aide, mais aussi surveille ses membres). Seulement, si Alimani se fend bien d’une première scène (celle du licenciement de la femme) illustrant cette idée avec inspiration, d’autres efforts d’écriture et de mise en scène tendent à faire de l’ombre à ces considérations d’une réalité politique et sociale, à reléguer celle-ci à une toile de fond scénaristique assez distante pour son drame sentimental.

Ces efforts-là pèsent un peu sur Amnistie, mais paradoxalement l’aident aussi à se resserrer autour d’une matière cinématographique concrète à défaut d’être neuve, la perturbation de la rencontre amoureuse compliquée par la distance et les conventions. Parallélisme des errances sociales des protagonistes, alternance permanente des scènes de l’un et de l’autre : le découpage du film rebute un peu au premier abord, marquant de façon un peu trop mécanique la distinction entre les deux parcours qui se côtoient et se croisent, trahissant le besoin d’un cinéaste débutant de s’appuyer sur un principe technique sûr au détriment de sa sincérité d’expression. Cependant, à mesure que le film avance, cette mécanique prend vie au fil des perturbations captées par un cadre au diapason et propres à secouer à sa rigidité. Elle s’imprègne des soubresauts irréguliers du rythme, d’une régularité austère quand les futurs amants se livrent à leurs obligations quotidiennes, emballés et fuyant en avant au moment où l’un, ayant rencontré l’autre pour la première fois, accélère soudain le pas, pressé par son désir. Les allers-retours de la caméra d’un personnage à l’autre s’emballent, perdent leur caractère de balance discriminatoire lorsque les deux êtres se rencontrent, se séparent, vont l’un chez l’autre, se séparent de nouveau pour n’être réunis que dans la tragédie. Malgré des réflexes persistants d’élève doué tendant à prendre le pas sur le cinéaste à l’écoute de son sujet, il faut reconnaître à Alimani cette sensibilité, celle qui l’a empêché de verrouiller tout à fait sa mécanique de réalisation contre la vérité de ce qu’il filme. Pour peu qu’il se débarrasse de ce besoin de démonstration de savoir-faire, il pourrait avoir des choses plus intéressantes encore à raconter à l’avenir.

Benoît Smith


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Amnistia, Albanie, Grèce, France, 2011. Durée : 1h22. Réalisation et scénario : Bujar Alimani. Image : Elias Adamis. Montage : Bonita Papastathi. Musique : Hekuran Pere. Production : Bujar Alimani, Thanos Anastopoulos, Guillaume de Seille. Interprétation : Luli Bitri (Elsa), Karafil Shena (Sheptim), Todi Llupi (Remzi), Mirela Naska (la jeune mariée), Aleksander Rrapi (le pêcheur)... Sortie : 6 juillet 2011.

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