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De danser, son cœur a continué

Après Béjart (Le Cœur et le courage)

réalisé par Arantxa Aguirre

Critiques > 18 janvier 2011

critique du film Après Béjart (Le Cœur et le courage), réalisé par Arantxa Aguirre

Le film documentaire sur la danse est presque devenu un genre en soi. On se souvient des remarqués La Danse, l’Opéra de Paris radioscopie naturaliste de notre institution nationale ou encore des Rêves dansants sur des apprentis artistes qui s’immiscent sur les pas de Pina Bausch. Avec Le Cœur et le courage, Arantxa Aguirre s’aventure sur l’après Béjart. Plutôt que de proposer un portrait agiographique du célèbre chorégraphe, la réalisatrice se concentre sur l’héritage du Béjart Ballet de Lausanne (créé en 1987) dont le danseur Gil Roman a repris les rennes. Entre douleur et euphorie, elle suit ainsi la création de la première chorégraphie originale de la compagnie après la mort du maître. Un documentaire porté par une tension quasi épique, humainement et artistiquement passionnant.


« Il ne faut surtout pas rester tourné vers le passé. » C’est par cette citation en voix off de Maurice Béjart que s’ouvre le documentaire. Un crédo que s’est donné le Béjart Ballet de Lausanne alors que la compagnie prépare sa première création originale quelques mois seulement après la mort du maître. Être dans le présent sans se réfugier dans la facilité d’une vision rétrospective, c’est aussi le parti pris que s’est fixée Arantxa Aguirre (elle connaît bien Béjart notamment pour avoir suivi ses cours à l’École de Bruxelles) lorsqu’elle réalise Le Cœur et le courage. En parfaite cohérence avec ce refus de la nostalgie, c’est plus l’héritage de Béjart que le chorégraphe lui-même qui est au centre du documentaire. Pour preuve, Béjart apparaît très peu, si ce n’est au détour de quelques images d’archives. Dans la première partie du film, il reprend vie à travers le témoignage de ceux qui l’ont côtoyé (beaucoup parlent encore de lui au présent), par le biais d’images de ses créations ou encore de pensées qu’il a pu avoir et qui sonnent comme des professions de foi artistiques. Évidemment, l’on pourra objecter que tous ces témoignages sont orientés et ne laissent pas la place à un contrepoint critique. Mais la présence de ces preuves d’amour univoques et passionnées était sûrement nécessaire pour prendre pleinement conscience du poids laissé par Béjart et pour mieux appréhender le feu qui continue d’animer sa compagnie. Dans ce patchwork de voix, de musiques et de matériaux visuels, la réalisatrice ajuste ainsi une partition originale qui permet momentanément de toucher la symphonie intime du chorégraphe, symphonie dont la résonance perdure. Peu avare en bons mots, Sacha Guitry disait que le silence qui suit l’écoute d’un morceau de Mozart, c’est encore du Mozart. À la vision de ce documentaire on a bien le même sentiment : « Après Béjart, c’est encore du Béjart. »

Le Cœur et le courage raconte aussi l’histoire d’une transmission ou comment un ancien élève, Gil Roman, se voit confier la lourde tâche de perpétuer au sein du Ballet de Lausanne l’esprit du chorégraphe tout en proposant de nouveaux spectacles. Passant du statut de danseur confirmé (il a dansé plus de trente ans pour Béjart) à celui de jeune chorégraphe, Gil Roman se doit ainsi d’être à la hauteur du maître, être fidèle à son langage corporel tout en gardant à l’esprit l’ouverture que Béjart avait vis-à-vis de son public. Car il ne faut pas oublier que l’héritage de Béjart est universel comme en témoigne la mise en parallèle d’une intervention de l’Impératrice d’Iran avec celle d’un chauffeur de taxi. Peu à peu, le documentaire se décentre peu à peu pour suivre les dernières semaines de répétition de la première chorégraphie post-Béjart, un work in progress vite gagné par l’angoisse, la pression et la fatigue. A mesure que l’on se rapproche du jour J, la réalisatrice met tous les feux sur le fils spirituel, personnalité complexe et passionnante qui a grandi dans le soleil de Béjart et qui s’est vu offrir le plus beau (mais aussi le plus lourd) des cadeaux.

D’un point de vue stylistique, la démarche d’Arantxa Aguirre se démarque de celle beaucoup plus posée de Frederick Wiseman. Il faut dire qu’en s’intéressant à une institution comme l’Opéra de Paris, Wiseman avait une matière qui pouvait permettre au réel de s’enregistrer patiemment par l’entremise de plans séquences. Avec le Béjart Ballet de Lausanne, nous sommes face à une troupe en plein chaos artistique, une famille en voie de réanimation. Arantxa Aguirre avoue elle-même qu’elle voit moins son documentaire comme un film sur la danse que comme un film épique. Elle a d’ailleurs choisi un titre qui fait référence à un passage de Don Quichotte : « Les enchanteurs pourront bien m’ôter la chance, mais le cœur et le courage, je les en défie. » Si la réalisatrice aurait pu faire l’économie de certains effets trop appuyés, elle parvient néanmoins très bien à traduire et à nous faire partager l’état de tension qui anime la compagnie et Gil Roman. Du fait des enjeux, le plaisir de danser et de créer n’est jamais très éloigné de la souffrance. Les corps sont malmenés, poussés dans des états de fatigue extrême comme si c’était le seul moyen de toucher l’exigence du maître et de l’approcher dans cet au-delà où il sied désormais. Au détour d’une répétition, l’un des artistes avoue que c’est justement en poussant le travail physique dans ses extrêmes retranchements qu’ils peuvent proposer quelque chose de nouveau. Et quand la caméra feint un plan séquence, la continuité de la scène répétée est soudainement brisée par la blessure d’un danseur. Un défi envers la vie pour redonner souffle à un mort ; un combat où l’abandon semble exclu.

Derrière ce jusqu’au-boutisme, la réalisatrice touche au plus profond d’une compagnie orpheline qui, loin de vouloir s’affranchir de la figure tutélaire du père, met suffisamment de force et de conviction pour le ressusciter et continuer à faire battre son cœur. Lorsqu’à l’issue de la première représentation les bravos sont couverts progressivement par des pulsations, on se dit que le Béjart Ballet de Lausanne a réussi son pari.

Nicolas Maille


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Apres Béjart, Le Cœur et le courage (El Esfuerzo y el ánimo, Espagne, 2009). Durée : 1h16. Réalisation : Arantxa Aguirre. Image : Carlos Carcas, José Luis López-Linares. Montage : Sergio Deustua. Production : José Luis López-Linares. Avec : Gil Roman, le Béjart Ballet de Lausanne. Distribution France : Eurozoom. Sortie : 19 janvier 2011.

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