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Au début des années 1960, Pelechian a suivi une formation au VGIK, célèbre école de cinéma soviétique, et connaît par cœur les us et coutumes du montage. Ces trois moyens métrages (Nous, Les Saisons et Notre siècle) judicieusement assemblés ne se résument pas à des exercices de simple rhétorique visuelle et attestent d’une impressionnante science formelle en montrant des événements disparates qui par la grâce du cinématographe gagnent une vraie puissance émotionnelle. En substance, ces trois pépites orchestrées de main de maître comme une symphonie jalonnée de salves passionnées ressemblent à du René Char en bobine. C’est à la fois lyrique, étrange, poétique, chtonien et envoûtant. Le résultat pourrait durer une éternité qu’on s’en contenterait volontiers. Non pas que le cinéaste œuvre dans la vilaine transcendance du néant (loin de là) mais opte pour un cinéma libre et téméraire qui ne demande qu’à vivre, mû par un amour du septième art et, bien entendu, de son pays.
En tout état de cause, Artavazd Pelechian appartient à ces cinéastes qui font partager une vision du monde et appellent aux formes primitives de notre sensibilité. Depuis ses débuts, il épure le trait, s’attache à l’essentiel, refuse les acteurs professionnels comme les dialogues et s’attache à la discrétion. Dans Nous, le premier segment (le « nous » servant à désigner le peuple arménien) réalisé en 1969, il utilise des prises de vue qu’il a lui-même tournées pour les additionner à des images d’archive afin de créer une sorte de memoriam assez poignant. En confrontant l’homme et la nature, la tristesse des visages et la rudesse des paysages, il en dit long sur le désespoir d’un peuple dans une atmosphère endeuillée et mortifère. Par son simple montage saccadé, il plonge au cœur des meurtrissures du génocide et renvoie par intermittences au travail stupéfiant de Vertov sur L’Homme à la caméra. Notre siècle, second segment réalisé en 1982, apporte un regard nouveau sur le travail de Pelechian en essayant de prendre de la hauteur à travers des images d’archives américaines et soviétiques qui font sourdre en pointillé les conflits de guéguerre froide et l’éternelle conquête de l’espace.
Si l’ensemble cherche à montrer l’asservissement éternel de l’homme envers la technologie moderne, on peut faire fi de l’analyse thématique pour se contenter d’un pur moment de poésie avec ses images montées comme une rêverie angoissante et stratosphérique, propre à stimuler l’appétit de merveilleux cher au surréaliste par son style proche de l’écriture inconsciente. Proposé en dernier, Les Saisons, réalisé en 1972, s’attache à la vie des bergers et détaille le rapport à la terre et aux bêtes. Les plans de bergers à flanc de montagne renvoient au mont Ararat, icône de l’Arménie et laissent par intermittences sous-tendre le précipité propagandiste que certains n’ont pas hésité à pointer du doigt. Sans doute pour consolider les liens entre ce cinéma et celui de Vertov et consorts. Or, réduire ces merveilles de poésie à de tels anathèmes serait regrettable tant Pelechian en dit long sur le rapport au temps qui passe en construisant avec cette substance dont sont faits les rêves une illustration remarquable de la philosophie tellurique heideggérienne.
Romain Le Vern
Images © Films sans Frontières