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En septembre 2002, dans le parc de la ville de Reims, François Chenu fait une mauvaise rencontre qui lui sera fatale. Abordé par trois skinheads venus « casser du pédé » à défaut de ne pas avoir trouvé « d’arabes », il ne se démonte pas, assume son homosexualité et les traite même de lâches lorsqu’ils commencent à le frapper. La parole de trop, selon sa sœur, qui conduit les trois délinquants à redoubler de violence avant de jeter le corps agonisant dans un étang où il se noiera quelques instants plus tard. En tant que spectateur, il est absolument impossible d’imaginer un seul instant ce que peuvent ressentir des frères, une sœur, mais surtout des parents lorsqu’on vient leur annoncer que leur fils ainé est mort dans de pareilles circonstances.
Avec un sujet aussi difficile, il aurait été facile de verser dans le sensationnel, de tomber dans le voyeurisme le plus sordide. Mais Olivier Meyrou a déjà eu l’intelligence de ne jamais montrer la moindre photographie de François, ni même de donner un visage aux trois meurtriers. Lorsqu’il s’agit de recueillir les témoignages de la famille − notamment le bouleversant récit de la sœur partie identifier le corps à la morgue − la sobriété est toujours de mise, même s’il faut reconnaître que l’on se serait volontiers passé d’une musique d’accompagnement envahissante au point de couvrir parfois les mots des intervenants. Parce que cette douleur que le réalisateur souhaite nous faire partager s’entend avant tout dans les voix qui rapportent les éléments de manière saccadée. À l’image, tout au plus doit-on se satisfaire d’un plan fixe sur le lieu du crime − d’une étonnante banalité − pour se figurer ce qui a pu se passer cette nuit-là.
La famille aussi doit se l’imaginer. La mère de François dit par exemple qu’elle aimerait tant connaître l’heure exacte du décès, ne serait-ce que pour situer dans le temps l’ultime moment de vie de son fils aîné. Les seuls à donner corps à cette abstraction sont les trois meurtriers, des adolescents sans le moindre repère que la famille Chenu refuse peu à peu de haïr pour mieux comprendre ce qui a pu les amener à commettre un acte aussi barbare. Il ne s’agit pourtant pas de banaliser ou d’excuser l’innommable. Si la sœur et ses parents sont prêts à reconnaître des circonstances atténuantes aux meurtriers de François (pas d’amour, pas d’interdits, beaucoup de violences familiales), personne ne tombe non plus dans le piège de la démagogie où chacun serait déresponsabilisé de ses propres actes. Il suffit par exemple d’entendre la sœur scandalisée par la plaidoirie de l’avocat de la défense pour savoir combien le choix de comprendre ne fait jamais abstraction de l’ignominie de l’acte. Olivier Meyrou parvient à trouver cet équilibre fragile entre dénonciation et didactisme, là où bien d’autres réalisateurs se seraient probablement perdus. Prenant toujours la distance nécessaire, la caméra sait se faire discrète sans être distante. La famille Chenu incarne à elle-seule une justice républicaine exemplaire, persuadée que chacun a une part de responsabilité dans la société telle qu’elle existe aujourd’hui. La prévention, l’encadrement, la responsabilisation et l’information supplantent l’obsession de la sanction. Un documentaire exemplaire et nécessaire.
Clément Graminiès
Images © Eurozoom