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Faîtes comme si je n’étais pas là

Aux abois

réalisé par Philippe Collin

Critiques > 20 septembre 2005

Il fallait y penser, mais surtout il fallait oser. Elie Semoun, tête d’affiche d’un film sur la cavale d’un meurtrier à la petite semaine ? Difficile de l’imaginer lorsque l’on pense à ses spectacles, sa collaboration avec Dieudonné, ou encore à ses précédents rôles dans des nanars en tous genres et films d’auteur ratés. Et pourtant, l’audace de Philippe Collin s’avère sacrément payante. Aux abois est une réussite pour le moins singulière.


Paul Duméry (Elie Semoun) vit une situation financière désespérée. Pourtant logé dans un grand et bel appartement parisien prêté par ses ex-beaux-parents, il passe toutes ses maigres économies dans le versement de la pension alimentaire de son ex-femme. Par ami interposé, il rencontre un vieux prêteur usurier qui accepte de l’aider. L’homme sans histoire va alors faire l’impensable : il assomme mortellement le vieillard et lui dérobe tout son argent. Devenu meurtrier, Paul décide de partir, de fuir, et rencontre sur sa route Simone (Ludmila Mickaël, bouleversante), une femme séduisante mais vieillissante, elle aussi rongée par la solitude.

Dès la première scène, l’objectif de Philippe Collin semble clair. En ne donnant aucun cadre temporel précis à son histoire (Paris, 195...), le réalisateur souhaite d’emblée éviter de figer Aux abois dans une époque, et de rendre son contenu anecdotique. Le meurtre que commet Paul n’est jamais prétexte à s’interroger sur les raisons qui ont poussé un homme à commettre l’irréparable dans un lieu donné, à un moment donné. Ni même matière à suivre un assassin en cavale dont on sait pertinemment qu’il sera finalement rattrapé par la justice. Ce troisième long métrage de Philippe Collin est même le contraire de tout cela. Commencé comme n’importe quel polar - un homme tue, s’aperçoit qu’il a oublié de dissimuler l’arme du crime mais décide de fuir, trouve même le coupable idéal - Aux abois prend rapidement des chemins de traverse en se souciant de moins en moins du suspense qu’aurait pu engendrer un tel point de départ. La raison principale de cette démission ? Le jeu d’Elie Semoun, aux antipodes de son mimétisme habituel. Ici, le célèbre comique est totalement désincarné, stoïque lorsqu’il pose un regard lucide mais froid sur ce qu’il vient de commettre. Ni culpabilisé, ni effrayé, il semble n’avoir d’avis sur rien, pas même sur la nature de sa relation avec Simone, rencontrée dans un wagon-restaurant, et qui le colle pour mieux contrecarrer son propre désespoir. Pas vraiment criminel, pas vraiment en fuite, prêt à laisser les indices qui permettront à la justice de le retrouver, Paul Duméry est une coquille vide sur qui tout glisse et meurt presque instantanément. Ecrivain raté - on n’aura jamais connaissance du contenu des lettres qu’il s’envoie en Poste Restante - ou homme sans aucune ambition, le personnage incarné par Elie Semoun suscite une étrange curiosité plutôt que de l’empathie. Pas même déçu par l’arrestation du criminel, le spectateur assiste simplement à l’inéluctable, aux promesses, ou plutôt aux absences de promesses, que le réalisateur avait clairement formulées dès le début de son œuvre.

Totalement indifférent à son incarcération - elle le soulage même de ne plus vivre dans ce monde extérieur, trop grand pour lui - immuable lorsqu’on lui annonce sa libération - il est seulement heureux que son avocat soit heureux - Paul Duméry vit dans un ailleurs insaisissable. Seul son corps - inerte, presque effacé sous ses costumes - est un lien très fragile entre lui et les autres. Qu’est-ce qui le rapproche finalement de Simone ? Rien, sinon le plus important, une fêlure, un passé chaotique certainement ponctué d’une rupture immense, d’un point de non-retour. Philippe Collin a eu la très grande intelligence de suggérer sans jamais vouloir cautionner les actions de personnages par quelque explication psychologique forcément restrictive. Nous ne saurons rien du passé de chacun de ces personnages, des raisons qui ont pu les conduire jusqu’à l’irréparable. Car si Simone n’a jamais tué, elle est pourtant du même acabit que le criminel qu’elle accueille dans sa maison de campagne. Le meurtre est ici un beau prétexte pour suivre le parcours sans relief - mais terriblement intrigant - de ces Misfits d’un autre âge, d’un autre temps.

Clément Graminiès


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Aux abois (France, 2004), 1h37. Réalisation : Philippe Collin. Scénario & dialogues : Philippe Collin d’après le roman de Tristan Bernard. Production : Béatrice Caufman. Musique originale : Jean-Claude Vannier. Image : Diane Barratier. Montage : Emmanuèle Labbé. Son direct : Xavier Griette. Montage son : Cécile Chagnaud. Mixage : William Flageollet. Décors : Pascal Chatton. Costumes : Eve-Marie Arnault. 1er assistant réalisateur : Denis Imbert. Photographe : Florence Dugowson. Costumière : Claide Gérard-Hirne. Maquilleur : Yves Giorgi. Directeur de la production : Gérard Martin. Coordination de production : Anne Morin. Co-production : BC Films-Arte France Cinéma. Sortie le 21 septembre 2005.

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