L’gâs qu’a mal tourné
Critiques > 23 mars 2010

Lorsque Pascal Boucher a proposé à Bernard Gainier de le filmer pendant plusieurs mois, le paysan caustique lui a rétorqué qu’il allait perdre son temps. Mais comme le réalisateur l’indique lui-même, peut-être était-ce précisément ce qu’il souhaitait : perdre son temps, ou peut-être la notion du temps ; oublier notre XXIe siècle naissant pour se laisser guider dans le pays beauceron par un vieux bonhomme à la verve anarchiste intacte, qui vient déclamer les savoureux poèmes de son idole Gaston Couté dans les collèges, les musées et les salles de spectacle du coin. Il faut donc accepter le rythme volontairement lent et le montage un brin répétitif de ce documentaire pour en apprécier toute la saveur : bricolé, un peu bancal, mais désarmant d’humilité et finalement passionnant, le portrait de Bernard Gainier en héros solitaire arpentant les bords de Loire met à mal tous les discours sociologiques et autres pensums politiques sur l’état de l’agriculture dans la France contemporaine. Entre le reportage de France 3 Régions, les folies de Luc Moullet et le lyrisme dépouillé de Depardon, Pascal Boucher propose une autre voie et touche juste.
Bernard Gainier est un homme éminemment sympathique. L’œil malicieux, le sourire moqueur et une clope coincée en permanence au coin du bec, on devine qu’il n’a rien perdu de la vigueur révolutionnaire qui l’a porté dès l’adolescence, et à son retour d’Algérie. D’une vie solitaire et sans doute difficile, ce « gâs qu’a mal tourné » (dixit une chanson de Gaston Couté) parle facilement sans trop en dire. Les murs sombres de sa ferme, son vieux poêle à bois et son fameux « bureau » (une cave humide, littéralement !) disent le reste. Pascal Boucher et son sujet évitent avec brio tout misérabilisme ou complaisance. L’intérêt du film est ailleurs, particulièrement dans la passion de Bernard pour la transmission des oeuvres de Couté, mais la réussite du film est d’évoquer la condition paysanne de biais. En évitant d’en faire le coeur du récit, mais en montrant sans détour le quotidien d’un vieil homme subsistant avec sa maigre retraite d’agriculteur, Boucher en dit juste assez. Bernard est un homme usé par le travail de la terre, qui se raconte pudiquement dans des carnets qui lui servent de journal de bord : un peu secs, sans états d’âme, les récits de ses journées révèlent le cruel décalage entre un corps déclinant et un esprit vif qui ne peut que constater amèrement les ravages du temps.
Mais si le labeur des champs consume les corps, la rhétorique révolutionnaire semble parfaite pour la gymnastique du cerveau. Animé par un goût prononcé pour la provoc’ et une passion inébranlable pour Gaston Couté, le poète de Meung-sur-Loire (le petit bourg dans lequel vit Bernard) mort à 31 ans de la tuberculose et d’un excès d’absinthe, notre paysan anar transmet les poèmes patois à qui veut bien les écouter, toutes générations confondues, sur scène ou en studio d’enregistrement. Petit-fils spirituel de cet auteur du peuple, Bernard s’attache obstinément à lui donner la vie et le succès qu’il ne connut que brièvement (dans les cabarets de Montmartre). En faisant entendre la fière voix du « poète des gueux », Bernard Gainier ressuscite une vie un peu oubliée tout en faisant vibrer la sienne, et c’est vraiment bouleversant.
Fabien Reyre