La vie, c’est des boîtes
Critiques > 5 juin 2007

Jane Birkin se sent vieillir. Jane B. ressent le besoin de faire le bilan de sa vie. Anna - puisque c’est comme ça que Jane s’appelle dans Boxes - veut convoquer ses souvenirs, autour des ses parents, sa sœur, ses trois filles et ses trois hommes, explorer la boîte de la mémoire pour voir si l’amour - filial, en couple - n’a pas failli.
Et c’est à la faveur de son déménagement dans une grande maison bretonne que Mademoiselle Birkin tire le fil de sa vie familiale et amoureuse. Evidemment, tout le monde a éprouvé cet étrange sentiment de défaire ses cartons et d’y trouver photos, petits mots, livres, objets qui tous parlent de notre passé. Parler de soi par son histoire passée en mettant en scène les choses et les gens de cette histoire, le stratagème est plutôt facile. Heureusement, la réalisatrice Jane Birkin ne tombe pas dans l’écueil « un carton défait, une scène de ma vie que je vous raconte ». La construction de son film est plus intéressante : mêlant les morts et les vivants, les absents et les présents, elle construit son film comme un long dialogue déroulé au gré de duos (elle et son père, joué par Michel Piccoli, juste comme il faut, elle et sa mère, incarnée par Géraldine Chaplin, plutôt sincère dans son jeu, elle et ses hommes...) et de trios (elle et ses parents, ses trois filles...). La mise en scène, fluide, passe d’un personnage à l’autre comme on ouvrirait un grand album de photos, et le décor de la grande maison en chantier se plie assez bien à ce temps suspendu entre passé et présent.
Malheureusement, l’effet escompté n’est pas là, et d’abord sans doute parce que Jane Birkin a comme oublié son scénario : elle ouvre des boîtes au fur et à mesure, et découvre des pans de l’histoire de ses parents, des facettes de ses filles qu’elle a du mal à saisir, en se plaçant dans la position de celle qui questionne : ai-je bien fait avec mes filles ? Ai-je été aimée ? Ai-je aimé ? Ai-je réussi ? Retour sur soi et questionnements tout à fait logiques quand on prétend filmer ce que notre passé a fait de nous. Mais Boxes souffre d’un sérieux problème : l’ennui qu’il procure. A aucun moment Jane Birkin ne parvient à nous faire partager ses « choses », ses tourments, ses douleurs, ses joies. Les personnages restent désespérément « entre eux », à réciter leurs souvenirs... en oubliant un peu le spectateur.
Autre aspect qui corrobore cette impression : la récitation des acteurs. Car si les dialogues sont joliment écrits, ils sont peut-être justement trop écrits, ce qui enlève pas mal de naturel à ces acteurs, particulièrement dans les scènes avec ses trois filles, interprétées par Natacha Régnier, Lou Doillon et Adèle Exarchopoulos. De plus, la réalisatrice ne parvient pas à échapper à certaines phrases clichées : « quand tu es parti je voulais mourir », « j’ai tout fait de travers, j’ai tout raté »...
Pour ne pas rester trop plate et pour exploiter la présence simultanée à l’écran des morts et des vivants, la réalisatrice tente tout de même une percée dans un ton original : l’absurde et le surréalisme. Comme la scène où Géraldine Chaplin se douche dans un grand sac poubelle, ou encore celle où Anna-Jane recoud le crâne blessé de son père, et découvre un corps dans le congélateur. « Oui, ça doit être la tante Maud », lui répond son père sans ciller. Annie Girardot dans le rôle d’une vieille acariâtre un peu folle, gardant deux malades très surréalistes eux aussi, participe de cette incursion dans l’absurde d’une façon plutôt réussie. Mais cet essai de ton décalé, façon « je me balade du côté du surnaturel », reste au stade de l’essai et ne parvient pas à tirer l’ensemble vers le haut.
Quant à l’interprétation en elle-même des acteurs, elle n’est pas très convaincante, mis à part celle des parents. Jane Birkin fait du Jane Birkin (non fans, passez votre chemin), Natacha Régnier semble sans cesse se demander ce qu’elle fait là, la jeune Adèle Exarchopoulos reste dans la récitation, et Maurice Bénichou (pour la ressemblance et la crédibilité, on repassera) singe le fantôme d’un Serge Gainsbourg, un verre à la main, si loin du talent de l’immense chanteur. Mention spéciale tout de même à Lou Doillon, qui interprète Charlotte Gainsbourg, particulièrement fine et sensible, surtout dans la scène où elle retrouve son père.
Le film est clairement autobiographique, peut-être touchera-t-il les fans de la muse de Gainsbourg, mais cette dernière a tenu à changer tous les noms, et le spectateur s’y perd un peu. Peut-être Boxes aurait-il fait une belle pièce de théâtre - si on se souvient du réussi Oh pardon, tu dormais, de la même Jane. Au cinéma, c’est plutôt raté.
Sarah Elkaïm
Image © Pyramide Distribution