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Cours d’autodéfense intellectuelle

Chomsky & Cie

réalisé par Olivier Azam et Daniel Mermet

Critiques > 25 novembre 2008

critique du film Chomsky & Cie, réalisé par Olivier Azam et Daniel Mermet

Dans la droite ligne de sa mythique émission radiophonique Là-bas si j’y suis, Daniel Mermet est parti sur les routes de l’Amérique. Motif du voyage : suivre les traces du penseur Noam Chomsky, et, dans la foulée, quelques uns de ses disciples. Mis en scène ici : manipulation de l’homme par l’homme, question de la détermination, de la démocratie et du capitalisme, de la liberté individuelle, fabrique du consentement et, surtout, capacité de l’homme à résister, encore, par la pensée.


Chomsky et cie s’ouvre sur l’ascension du pic du Canigou, au sommet duquel un étrange personnage se plante, face caméra, et envoie un bras d’honneur à la face du monde : le ton est donné ! Daniel Mermet, Pierre Carles (pour les images de l’ascension), Siné (pour l’affiche), Charb (pour les dessins et animations) autour d’un même film… tiens, tiens ? La simple évocation de ces noms donne des indications, là encore, sur le ton du documentaire. Une bande de résistants à la pensée unique, au politiquement correct ? L’anarchisme fin 19ème siècle, l’ultragauche, Charlie Hebdo des débuts, les altermondialistes, tous ces courants de pensée, et d’autres encore, sont réunis dans Chomsky et cie… avec Noam Chomsky comme fil rouge. Le « reportage radiophonique entièrement filmé à la main » de Mermet et Azam est dédié aux « Malgré tout ». « Reportage radiophonique filmé », car il est issu des entretiens de Daniel Mermet avec Chomsky pour son émission sur France Inter, Là-bas si j’y suis. « Dédié aux Malgré tout », car malgré le prêt à penser, malgré les propagandes, malgré la manipulation de l’opinion publique, les personnages qu’on suit dans le film gardent en ligne de mire un seul axiome : apprendre à penser par soi-même.

Choms… qui ? avez-vous dit ? Noam Chomsky, « le plus grand intellectuel vivant » comme le présentent de nombreux médias, le plus cité en tout cas. Linguiste fameux et fin analyste politique, à 80 ans, il continue d’intervenir partout dans le monde. Inclassable bien qu’il se définisse comme « anarcho-socialiste », mais impossible à faire rentrer dans des catégories françaises. Sa pensée se nourrit de plusieurs racines : des Lumières, des anarchistes peu connus, des marxistes anti-léninistes, de Bertrand Russel et du sous commandant Marcos… Avec Chomsky et compagnie, Mermet et son complice Azam ont vocation à proposer un « film-outil d’autodéfense intellectuelle » en référence au titre de l’un des ouvrages de Normand Baillargeon. L’expression est de Chomsky, qui pense que si l’on avait un vrai système d’éducation, il comprendrait des cours d’autodéfense intellectuelle. Baillargeon, professeur en sciences de l’éducation à l’université du Québec à Montréal, essayiste, militant libertaire et collaborateur de revues alternatives (dont la récente Siné Hebdo, à la genèse que l’on connaît), s’est donc amusé à définir le contenu d’un tel cours.

En neufs chapitres, le documentaire propose ainsi une réflexion sur la fabrique de l’opinion publique et du consentement, en démontant ses mécanismes. Dans l’un des chapitres, « Cambodge/Timor, 2 tragédies, 2 poids, 2 mesures », les réalisateurs démontrent comment deux événements qu’on pourrait rapprocher donnent lieu à des traitements médiatiques totalement différents : d’un côté, un pays communiste et les massacres que l’on connaît. De l’autre, les massacres, beaucoup moins mis en avant ceux-là, d’un quart de la population entre 1975 et 1980 dans l’Indonésie de Suharto, soutenue par l’Australie, les États-Unis et le Canada intéressés par ses gisements pétroliers… Baillargeon, comme Chomsky, et comme Jean Bricmont, troisième personnage du film, professeur de physique théorique à l’Université Catholique de Louvain, surtout célèbre pour avoir co-écrit l’ouvrage polémique Impostures intellectuelles, ne font rien d’autre que répéter une chose : à quel point l’utilisation des mots par le pouvoir (politique, judiciaire, médiatique) procède souvent du lavage de cerveau. Il n’est que de voir le vocabulaire utilisé par les médias pour décrire la guerre en Irak : « tir ami », « bombes intelligentes », « frappes chirurgicales »…

Si Chomsky continue de passionner jeunes et moins jeunes, d’être découvert et redécouvert, et qu’il possède toujours une si riche activité intellectuelle, il est plus que salutaire de lui avoir consacré un film, qui remet sur le tapis l’actualité de sa pensée. « Un penseur, dit Jean Bricmont, qui propose de dépasser le capitalisme. Qui est porteur d’espoir et d’une vision qui démystifie le pouvoir. Qui se sert des luttes du passé pour œuvrer pour la liberté. » Pas une liberté conditionnée… Dans ce voyage intellectuel en terres américaines, on apprend un peu davantage à chaque fois. Issu d’une émission radiophonique, le documentaire revêt par conséquent une forme avant tout audio : l’important, ici, est davantage ce qu’on y entend que ce qu’on y voit. Pour autant, le passage à l’écran n’est pas inintéressant, notamment pour les images d’archives (de manifestations pacifistes, de bombardements…) et les animations jouant autour du gavage de crâne de Colas Mermet, Patrick Saigne, et Jean-Charles André.

Peut-être Chomsky et cie ne résonnera pas tout à fait de la même manière à présent que l’Amérique a changé de président ; certes, elle n’a pas encore changé de visage, ni, surtout, car c’est en grande partie l’objet du film, de politique étrangère. Certes, Obama n’est pas un « anarcho-socialiste ». Mais si l’on remplace les images de George Bush présentes dans le film par celles d’Obama, peut-être est-il permis d’espérer que l’espoir et le progrès sont à l’horizon. « Le progrès dans les affaires humaines est un peu comme l’alpinisme, dit Chomsky. Vous voyez un sommet, vous peinez à y monter et soudain vous découvrez que plus loin se trouvent d’autres pics que vous n’aviez peut-être pas imaginés. » D’où les images de l’ascension du pic du Canigou en ouverture, dont découle une vraie réflexion filmée, un cours qui donne envie de prendre des cours d’autodéfense… intellectuelle.

Sarah Elkaïm


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Chomsky & Cie (France, 2008). Durée : 1h52. Réalisation et scénario : Olivier Azam, Daniel Mermet. D’après : un reportage radio de Giv Anquetil et Daniel Mermet pour Là-bas si j’y suis sur France Inter. Image et montage : Olivier Azam. Musique : Vincent Ferrand. Production : Les Mutins de Pangée. Avec : Noam Chomsky, Normand Baillargeon, Jean Bricmont... Sortie : 26 novembre 2008.

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