
On retrouve dans Clara les thèmes chers à Helma Sanders-Brahms, dont l’engagement féministe structure la filmographie depuis Sous les pavés la plage (1975). Pianiste virtuose, Clara Schumann (Martina Gedeck), femme de Robert (Pascal Greggory), fut une anomalie en un temps où le talent ne pouvait être que l’apanage de la gente masculine. Ici, c’est elle qui porte la culotte, alors que le compositeur est, en parfait représentant de la musique romantique, un petit oiseau frêle, torturé par l’angoisse et égaré en ce monde. Elle tient même la baguette puisqu’elle va jusqu’à le remplacer en dirigeant une répétition, face à un orchestre évidemment médusé et récalcitrant.
Elle est libre et affranchie Clara, jusqu’à l’ivresse ; passant avec grâce et aisance d’un lieu à un autre, aussi à l’aise dans les mondanités que dans les bas-fonds de la société de la première moitié du XIXe siècle. À propos de cette dernière, la réalisatrice multiplie les clins d’œil à l’industrialisation galopante de la Ruhr. Sans que l’on sache très bien pourquoi. Peut être bien pour organiser une sorte de contrepoint au fait que le film entend faire entrer dans son champ les passions romantiques. Celle de la musique qui consume son compositeur, celle de l’amour qui bouleverse les existences. C’est alors que Johannes Brahms (Malik Zidi) entre dans la danse, en jeune virtuose de basse extraction, coquin et malotru, qui séduit le couple Schumann.
Bref tout ceci est assez prometteur sur le papier. Sauf que dès les premières minutes, il y a quelque chose de dysfonctionnel dans un film qui semble étroit, comme engoncé dans la naphtaline des costumes d’époque. La lourdeur de la coproduction (germano-franco-hongroise) et les nombreuses moutures d’un projet qui a mis douze ans à se mettre en place transpirent à l’écran et s’avèrent sans doute des circonstances atténuantes de cet échec. Cela tient notamment aux acteurs. Ces derniers semblent jouer une partition soliste totalement désynchronisée ; ils ne semblent pas être en présence dans le même plan, à se demander s’ils appartiennent au même film. Artificialité, théâtralité et distance font pourtant merveille dans Allemagne mère blafarde, mais ici le grotesque est tutoyé sans discontinuer. Mais trouvons-leur une excuse à eux aussi, puisqu’ils doivent ramer sec dans l’océan d’une réalisation aussi pompeuse et sentencieuse que plate. Il n’y a que lors d’une scène de carnaval dans laquelle Robert Schumann est emporté que Helma Sanders-Brahms retrouve un peu de puissance et de mordant. Mais si peu, et le soufflet retombe bien vite, plombé par des dialogues tout à fait consternants, « je ne sais plus où j’en suis » nous dit Clara après la mort de Robert alors qu’elle est au lit avec Johannes. Quant au spectateur, il sait déjà, malheureusement, où il en est : la tête ailleurs, et même plus très loin de la sortie.
Arnaud Hée