La fiction du nord, une uniformisation des paysages
Critiques > 11 décembre 2007

Champs vides, ciel fade, bois gris, le tout sous une vague couche de neige. Des collines vallonnées reliées par des axes de communications désertés, un village qui parsème ses maisons entre les arbres, une gare vide et un bar miteux où se retrouvent quelques habitants. L’image étale le ton : entre Festen et son Dogme, le documentaire fouineur de glauque style Striptease et la récente vague de fictions allemandes où une touche de fantastique surgit d’une saturation de réalisme. Des chiens dans la neige axe la tristesse des paysages sur les corps et leurs rapports. Dans Festen, la mise en scène calquait sur l’implosion d’une famille une impression de réalité. Le glauque du récit et la pesanteur du silence familial se trouvaient accentués par le tremblement de la caméra et le grain de l’image. Mais l’aspect documentaire de Des chiens dans la neige est ici attaché à un scénario romanesque qui empêche toute ambiguïté de genre. Et en dix ans, la pseudo réalité comme renforcement du pouvoir de la fiction sur le spectateur s’est considérablement usée.
Au nord-est de l’Allemagne, le père et le fils d’une famille éclatée s’installent dans un petit village pour retaper une grange dans l’idée d’y accueillir des mariages. Les autochtones refusent toute communication avec les deux nouveaux venus. Eux-mêmes se parlent mal, ne se comprennent pas. Chacun est à l’image des paysages, morne, perdu, un peu brute. Cet alignement de l’homme sur la nature est un élément plus énervant qu’efficace qui plombe Des chiens dans la neige. Toile de fond trop facile, et trop de films, de la France du nord à l’Islande, qui jouent d’un romantisme du décor. Les genres s’échelonnent du drame social à un retour du réalisme poétique version nordique avec Noi Albinoi et Dark Horse où l’étrangeté et l’excentrisme deviennent exotisme. Reste l’enregistrement. Si Lars et Marie, une jeune fille du village, sont attirés l’un par l’autre et s’opposent en apparence aux adultes, tous apparaissent relativement déconnectés du reste du monde. Pas de fossé abyssal entre protagonistes et autres personnages comme chez Van Sant. Tous largués.
Reyels, peut-être par fatalisme ou pirouette scénaristique, évite à son film de trop glisser vers les rails patinés du conte initiatique moralisateur. La réalisatrice déplace le fil du récit et esquive ce qui se profile tout du long : l’explosion violente d’une famille malencontreusement réunie lors d’un repas de fête. Le ton monte mais ne provoque en fait que la fuite des personnages. C’est lors de ce repas que le film parvient le mieux à jouer de la morosité des personnages et de l’étrangeté qu’ils dégagent. Alors que la difficulté de communiquer rendait la parole quasi absente, au contraire des bavardages silencieux entre Lars et la jeune muette Marie, la réunion autour d’un lapin immangeable oblige chacun à discuter. La brutalité des sons émis par les corps (respiration, reniflements, bruits de pas dans la neige et autres contacts avec la nature), elle seul valable puisqu’elle rendait la difficulté de se parler physique, se lisse et accouche de quelques belles minutes d’absurde. Pas de quoi malheureusement donner un véritable éclat au film ou en faire un objet froid et glaçant.
Camille Pollas
Image © ASC Distribution