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Edito 133

Contre l’instrumentalisation des films

Editoriaux > 26 octobre 2010


Edito 133 On a longtemps reproché au cinéma français de ne pas avoir de regard sur l’histoire contemporaine de notre pays, de ne pas oser se frotter aux sujets tels que la traite des esclaves, la France vichyste ou encore la guerre d’Algérie, à la grande différence de son concurrent américain, impitoyable (jusqu’à sombrer parfois dans la démonstration) lorsqu’il s’agit de traiter du Vietnam ou plus récemment de l’Irak.
Conscient de cette lacune et dans le sillon d’une volonté salutaire d’assumer pleinement les parts sombres de l’histoire de France, notre cinéma s’est engagé depuis quelques années sur une bien étrange voie de rédemption, où il suffit d’aborder un sujet pour poser la légitimité du film, comme si le cinéma était soudainement réduit à un devoir d’information au didactisme lourd. Et tant pis si les questions strictement propres au cinéma (le regard du réalisateur, la place du spectateur) sont évacuées, car l’objectivité du fait historique supplante toute réflexion sur la manière dont il est abordé. Nous avions déjà parlé des cas Bouchareb et Bosch qui, à travers Hors-la-Loi et La Rafle, assumaient totalement la récupération dont leurs films faisaient l’objet. Pire, ils l’encourageaient.
Mais cette instrumentalisation devient beaucoup plus surprenante lorsqu’elle touche des réalisateurs que nous avons toujours défendus dans nos colonnes. Après le sacre de Xavier Beauvois pour son film Des hommes et des dieux qui lui a valu la une de certains journaux s’interrogeant sur l’éventuel retour de la spiritualité au point d’attiser la curiosité de l’Élysée, c’est au tour d’Abdellatif Kechiche de sombrer dans les travers de l’instrumentalisation avec son dernier projet, Vénus noire.
Alors que le film se noie dans une complaisance difficilement acceptable et ne résout en aucun cas la question épineuse du voyeurisme du spectateur (pire, il l’aggrave), le réalisateur semble vouloir se protéger de tout débat rhétorique en érigeant la véracité de faits qu’il dénonce, prenant littéralement en otage les (vraies) déclarations de Nelson Mandela en images d’archive. Mais cet aveu déjà pitoyable d’une certaine défaite de la fiction est amplifié par l’utilisation politique dont le film fait déjà l’objet.
Lundi 25 octobre, Vénus noire était présenté en avant-première au MK2 Quai de Seine, séance parrainée entre autres par les présidents de la Ligue des Droits de l’Homme et de SOS Racisme. En l’absence du réalisateur, le débat a donc écarté toute question de représentation (alors que le film ne parle que de cela) pour s’en tenir uniquement à une dénonciation très datée des faits, tentant bien maladroitement de construire quelque pont avec les dérives nauséabondes du gouvernement sur l’identité nationale. D’une médiocrité à pleurer, le débat ne s’est pas plus intéressé que Kechiche à l’existence même de cette pauvre Saartje, Africaine exhibée dans les foires et salons bourgeois du 19e siècle. Son martyre est aujourd’hui instrumentalisé, preuve d’une incapacité désespérante de ces puissantes associations à pouvoir articuler un discours audible et pertinent, en prise avec la réalité du racisme contemporain, susceptible de faire reculer ce qu’elles tentent de dénoncer.

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