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Edito 002

La France et son cinéma apolitique

Editoriaux > 8 février 2006

Les sorties quasi simultanées de Munich et de Syriana marquent l’occasion de faire un point sur l’engagement politique des cinémas français et américain.


Depuis l’élection de George W. Bush à la présidence américaine et les drames qui traumatisèrent la communauté internationale (11-Septembre, l’Afghanistan, l’Irak, bientôt l’Iran), l’industrie d’Hollywood a radicalement changé de ton en engageant de grosses productions dans la dénonciation de ces abus de pouvoir. Bon nombre de critiques se sont enthousiasmés de la charge féroce de certaines œuvres à l’encontre d’une politique toujours plus arrogante. Du Village de M. Night Shyamalan à La Guerre des mondes de Steven Spielberg en passant par Good Night, and Good Luck de George Clooney, tout laisse à penser que les États-Unis sont les plus mal en point pour proposer avec autant de ruse une réflexion politique à leurs semblables. Les sorties de Munich (toujours du même Steven Spielberg) et de Syriana de Stephen Gaghan semblent corroborer cette tendance pour le politique dont la seule nouveauté, a contrario de tout un pan de l’histoire d’Hollywood, est de s’ouvrir radicalement aux autres peuples.

Car depuis la guerre du Viêt-Nam, les films hollywoodiens, anesthésiés par les présidences de Ronald Reagan et de Bush père, s’étaient fourvoyés dans le protectionnisme pour protéger les valeurs américaines, menacées par l’invasion étrangère (la série des Die Hard en dit long sur l’ultra-conservatisme qui régnait...). Les années 1960 et 1970 furent symbolisées par l’avènement du Nouvel Hollywood, dont les pères fondateurs ont connu des fortunes parfois opposées (De Palma, Scorsese, Coppola, Spielberg...). Un nouveau souffle, initié par des cinéastes tels que Cassavetes ou Penn, a sonné la victoire d’un regard proche de la réalité socio-économique du pays, des luttes pour les droits civiques aux réveils des minorités ethniques et sexuelles jusqu’à l’exigence de la fin de l’hégémonie économique et culturelle américaine. Cette semaine, dans nos colonnes, vous pourrez ainsi lire l’interview de Régis Dubois, auteur de l’ouvrage Le Cinéma des noirs américains entre intégration et contestation qui illustre en miroir le manque cruel de considération du cinéma français et des institutions publiques pour les sujets qui fâchent.

Paradoxalement, cet engouement pour ce type de films en France ne suscite pas davantage de vocations chez nos compatriotes. Notre production nationale, tristement apolitique, aurait de quoi laisser penser que tout va bien chez nous, qu’il n’y a aucun pan de notre histoire qu’il soit bon d’explorer pour exorciser un mal-être dont se gargarisent certains politiques en vue de prochaines élections déterminantes. Pourtant, notre pays n’est pas en reste. Parce qu’ils ont tristement brillé sur la scène internationale ces dernières années, on se complaît bien trop souvent à ériger les États-Unis en modèle unique de dysfonctionnement. Il est tellement plus simple de trouver pire que nous pour se croire au-dessus de tout soupçon. Mais depuis 2002, date où la France a tremblé de voir Jean-Marie Le Pen au second tour des présidentielles, notre production nationale n’aurait-elle pas trouvé matière à proposer des films engagés, clairement dénonciateurs ? De la réélection scandaleuse de Jacques Chirac aux propos discriminatoires tenus par Nicolas Sarkozy, en passant par un projet de loi révisionniste sur « l’aspect positif de la colonisation », sans oublier les terribles émeutes qui ont secoué les banlieues, la France est devenu le temple honteux de la démagogie banalisée, première manifestation du fascisme rampant. Face à cela, on constate avec effroi que Les Bronzés 3 sortent sur 950 copies en France, que Joyeux Noël concourt pour le César du meilleur film ou encore que Brice de Nice fut le plus gros succès national de 2005.

Désintéressé des questions politiques le public français ? Pas plus ni moins que n’importe quel autre pays. Viva Zapatero, même si sa forme se rapproche plus du reportage drolatique, a tout de même le mérite de pointer les errements néo-fascisants du gouvernement Berlusconi. Alors, d’où vient cette tiédeur, cette absence d’engagement face à de vraies questions de société ? À la différence du système américain où les financements se font en totale indépendance du pouvoir en place, la France fonctionne essentiellement autour du CNC, institution étatique qui fait la pluie et le beau temps du cinéma français. Ce n’est pas le nombre de films agréés par le CNC en 2005 qui pose problème, mais bien le refus de prendre des risques, à contre-courant des attentes des chaînes de télévision, nouvelle forme d’oppression de la création. Ce qui reste assez surprenant venant d’un pays qui s’affiche dans le monde entier comme le chantre de LA culture, c’est l’inertie dont font preuve les pouvoirs publics face aux incohérences d’un système qui a prouvé son inefficacité. D’un côté, on permet à plus de films d’exister pour un retour à l’investissement de plus en plus rapide et de l’autre, on asphyxie les talents des acteurs du court-métrage, évidente source d’inventivité et de courage, tant au niveau financier qu’au niveau des sujets abordés. L’exemple de L’Esquive, récompensé très justement l’an passé, nous avait fait espérer qu’un nouveau vent soufflait sur la production française, comme lors des sorties d’État des lieux de Jean-François Richet, La Haine de Mathieu Kassovitz et Wesh, wesh, qu’est-ce qui se passe ? de Rabah Ameur-Zaïmèche. Mais tout est retombé, sans que l’on puisse y faire quelque chose. C’est une triste époque que nous connaissons actuellement, où les combats d’antan n’ont que peu de résonance. Seuls les documentaires prennent le relais du déficit de la fiction, en ce qu’il fait naître chez le spectateur un rapport au monde singulier, à savoir qu’un film est susceptible d’affecter ou de modifier notre perception du réel. Bien sûr, nous ne généralisons pas : heureusement que quelques cinéastes français et pas des moindres, parviennent à créer ce « être monde » qu’est un film. Mais il est inquiétant que les maux qui rongent la société ne trouvent que peu d’expression, dans un cinéma français beaucoup trop imprégné de mauvais téléfilms et trop nombriliste parfois, se refusant de sortir des beaux quartiers.

Clément Graminiès & Véronique Rutil


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