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L’enfance de l’art

Enfances

réalisé par Yann Le Gal, Isild Le Besco, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, Ismaël Ferroukhi, Corinne Garfin, Safy Nebbou

Critiques > 13 mai 2008

critique du film Enfances, réalisé par Yann Le Gal, Isild Le Besco, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, Ismaël Ferroukhi, Corinne Garfin et Safy Nebbou

Six histoires pour évoquer l’enfance de six grands réalisateurs. C’est le principe de ce programme inégal qui écrase plus qu’il ne développe les qualités et potentiels des auteurs de chaque récit. Entre fidélité et liberté d’interprétation, le poids d’une psychologie simpliste provoque la méfiance du spectateur. D’où la réussite du segment de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige qui ne prend de Tati que le corps quand les autres traquent vainement une mentalité.


Fritz, Orson, Jacques, Jean, Alfred et Ingmar sont de petits garçons. Mais pas seulement. Avant chaque histoire une phrase a pris soin de prévenir les quelques spectateurs qui ne seraient pas venus pour ça que les enfants sont aussi de grands cinéastes. Mal ficelé, l’ensemble n’a d’autre cohérence que ce principe, ce prétexte de bouts d’enfances. Le tout n’a du film que sa durée, il est la somme des courts-métrages qui le composent et a la lourdeur de son calcul. La recette est connue, parfois lucrative (Paris je t’aime), rarement digeste. Quand en plus il s’agit d’offrir une psychologie simpliste, l’affaire tourne au vinaigre.

L’adulte porte en lui son enfance, certes. De là à repartir d’un épisode de la vie de six enfants pour finalement laisser entendre qu’il en résultera leur œuvres futures, le raccourci est raide. Donc six réalisateurs de génie sont ramenés par six réalisateurs (Yann Le Gal, Isild Le Besco, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, Ismaël Ferroukhi, Corinne Garfin, Safy Nebbou) à l’état de petits garçons. Chacun cadré par une prophétie de Carambar pour bien faire comprendre que les fragments de vies reconstituées se veulent porteurs du tatouage de leurs voies futures.

L’écueil est évité de l’hommage qui écrase le film dans les pas du géant. Assez peu de reproductions techniques réductives, les jeunes réalisateurs gardent la tête haute pour partir d’une anecdote liée aux maîtres et l’adapter librement. La fidélité semble avoir été privilégiée dans la morale, dans le contexte social, familial ou psychologique. La montée du nazisme autour de l’enfant Lang, sa naïveté qui lui fait adhérer à l’antisémitisme avant d’apprendre que sa mère est juive. Les habitudes du jeune Bergman troublées par l’arrivée d’une petite sœur. L’initiation aux classes sociales du bourgeois Renoir. Pour les plus représentatifs. Mais difficile de parler de fidélité puisque Enfances se base sur des anecdotes adaptées très librement tout en affirmant clairement qui est l’enfant et de là ce qu’il sera. L’ensemble hésite entre essai et fragments de biopics, ne récoltant du second genre que les défauts. Des biographies filmées, on attend la mise en scène d’une vie réelle, gare à celui qui adapte trop librement s’il n’en fait pas un principe. Ici il ne sera jamais question de reconstituer un passage exact, la production n’avait pas les moyens et les épisodes sont trop courts pour biographer. Mais si on ne cherche pas le réalisme, pourquoi mettre autant en avant les six génies du cinéma à part pour vendre le film ?

Faux long métrage, raccourcis énervants, opposition entre libertés et réalisme, malgré ces défaut certains courts-métrages fonctionnent, plus ou moins gentiment. À vrai dire un seul vaudrait presque la séance toute entière : le petit film modeste et maîtrisé de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige. En 1920, un photographe tente de mettre un peu d’esthétisme dans l’art de la photo de classe. Les élèves sont bien alignés, sauf un, deux bonnes têtes de plus que ses petits camarades. L’affaire dure, le professeur et l’homme à l’appareil rouspètent avant que le géant ne s’échappe au cœur de l’école en poursuivant une petite fille venue troubler la séance. Dans ce grand décor froid des salles de classe désertes, des gymnases où le moindre bruit résonne, le corps dégingandé déambule, avec la discrétion pataude de Tati. Si ce segment est si réussi (diffusé seul, il a porté le nom de Open the Door), c’est qu’il ne repose pas sur une identité uniquement morale mais purement sur le corps. Même très beaux, les autres buteraient toujours sur leur rapport aux cinéastes qu’ils évoquent tant ils se prétendent constitutifs d’une mentalité. Open the Door sait se couper de Tati, ne rien faire semblant d’annoncer. Ses auteurs rendent palpable l’abstraction que le cinéaste a toujours intégré dans ses films. C’est le plus bel hommage que l’on puisse faire ; partir des chemins tracés par un artiste pour dessiner une nouvelle voie, cohérente mais autonome.

Camille Pollas


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