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Terre mère

Europolis

réalisé par Cornel Gheorghita

Critiques > 1er novembre 2011

critique du film Europolis, réalisé par Cornel Gheorghita

Exilé de Roumanie depuis 1991, Cornel Gheorghita ne s’inscrit pas dans le même geste esthétique que ses compatriotes, Cristi Puiu, Corneliu Porumboiu et Cristian Mungiu, dont la démarche est une sorte de réponse à un pays encore peu enclin à prendre en charge son histoire contemporaine, notamment depuis la chute du régime communiste. Ici, Cornel Gheorghita reconstruit le mythe d’une Roumanie idéalisée – et donc hors du temps – à travers le parcours d’un homme qui, au long d’un aller-retour entre son pays natal et la France, se réapproprie ses racines et sa mémoire.


Alors que les dernières productions venues de Roumanie nous ont habitués à certains choix de mise en scène et une certaine tonalité esthétique, les premières secondes d’Europolis déroutent : des photographies prises dans le delta du Danube pendant les années 1920 montrent un pays qui se présente alors fièrement comme l’une des portes d’entrée de l’Europe, bien avant que la Seconde Guerre mondiale et quarante-cinq ans de dictature communiste ne condamnent la nation à l’humilité forcée de celle qui aurait raté sa destinée. C’est sur ce complexe d’infériorité que débutent les premières scènes du film au cours desquelles on découvre le quotidien d’une famille modeste où les claques sont distribuées à tour de bras. Nae, le fils, vit malhabilement de petites combines tandis que la sœur passe son temps à engueuler leur mère, Magdalena, prénom logiquement choisi pour cette figure criante de madone qui a tout sacrifié pour élever ses enfants dans une certaine dignité. Elle ne manque d’ailleurs pas une occasion de le leur rappeler en temps voulu, mais toujours sur un ton drôlement mélodramatique. Le jour où ils apprennent que Luca, l’oncle exilé sur la côte Atlantique française, est décédé et qu’il leur lègue tous leurs biens, Nae et sa mère prennent la route à travers l’Europe pour découvrir ce pour quoi cet homme a abandonné son pays.

Sur un mode mi-grotesque mi-tragique qui n’est évidemment pas sans rappeler les variations tsiganes inégalement plaisantes de Kusturica, Europolis se transforme progressivement en absurde road-movie qui ne se départ jamais de sa dimension funèbre. À la fois lumineuse et austère, la lumière qui traverse le film n’a rien à voir avec les productions roumaines habituelles, asphyxiantes au point de ne pas permettre le moindre courant d’air dans le plan. Ici, l’histoire chaloupée du pays, qui a tant inspiré les compatriotes du cinéaste, reste en hors-champ bien que ses effets soient évidemment perceptibles dans chaque plan, ne serait-ce que par la misère ou l’absence des perspectives qu’elle provoque, précarité matérielle qui amène logiquement vers le déracinement. Levons cependant tout malentendu : l’objectif de Gheorghita n’est certainement d’ériger une Roumanie d’autrefois en modèle et d’adopter la posture du nostalgique conservateur. Les traditions auxquelles se soumettent les protagonistes, par exemple, ont toujours quelque chose de dérisoire dans la mesure où plus personne ne semble savoir si les raisons pour lesquelles on les perpétue ont du sens ou si l’on se contente de singer un passé qui n’est plus.

Le film a le joli mérite de vouloir construire humblement un pont avec ceux qui ont disparu et qui incarnent, bien malgré eux, une mémoire après laquelle on court en temps de crise. Le réalisateur, s’il succombe parfois à la farce un peu poussive, ne recule cependant pas devant l’audace scénaristique : c’est donc tout naturellement et sans aucun effet grotesque que l’oncle décédé vient occuper le corps de Nae pour refaire le voyage inverse, celui de la terre d’exil, la France, vers la terre-mère, la Roumanie. Et plus le personnage du fils, grâce à celui qui l’habite, prend la mesure de la valeur de ses racines, plus celles-ci semblent se dérober sous ses pieds, faisant de la mère madone l’antre d’un paradis à jamais perdu. Devant cette douleur sourde mais jamais lourde, le réalisateur achève son film sur une échappée belle qui n’est en rien une fuite, plutôt le renoncement du compromis. Joli pied de nez à la morosité.

Clément Graminiès


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Europolis (France, Roumanie, 2011). Durée : 1h38. Réalisation et production : Cornel Gheorghiță. Scénario : Cornel Gheorghiță, Loïc Balarac, Adina Dulcu. Image : Ovidiu Mărginean. Montage : Nathalie Mougenot. Musique : Diego Losa, François Petit. Interprétation : Áron Dimény (Nae), Adriana Trandafir (Magdalena), Elena Popa (Maria), Dorin Andone (Ovidiu), Joseph Otteno (Ata)... Sortie : 2 novembre 2011.

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