
Gloria mundi touche à la topologie de l’ombre. Les actions de l’héroïne sont engluées dans l’opacité : l’infamie, le mal, ramenés à la torture et solidaires d’une réflexion sur le « moi » apatride, exilé. Gloria mundi, titre infiniment ironique quand on voit l’héroïne « ensevelie du dehors [1] », agonisant dans l’abîme abrupt qu’est le monde. Nico Papatakis n’est pas un poète. Nico Papatakis est un conteur. Il tient de Schéhérazade qui retardait sa mort par son habileté à conter, tenace, bravant l’immonde, la mort, par l’intrication du récit.
Le film débute par cet exergue : « À la recherche d’un cri qui traduirait toutes les souffrances, toute la révolte des torturés, des suppliciés de par le monde. » Le tout premier plan de Gloria mundi met en scène un officier explicitant l’acte de torture : « vous pouvez commettre, n’en déplaise aux âmes sensibles, toutes les atrocités que votre patriotisme vous inspire. »
À ce plan succède celui d’une jeune femme dans un bain. Tableau à la Vermeer, elle seule est éclairée, au centre de la scène, d’une lumière crue, qui rend sa peau blême, mortifère. Des traces de brûlure sur le corps, elle s’électrocute en appliquant la gégène sur ses seins. Elle hurle. Son visage filmé en gros plan a la pureté de celui d’une madone ; son cri de souffrance est celui du martyre. Cette jeune femme, c’est Galai (interprétée par une sublime Olga Karlatos). Elle est actrice et joue le rôle d’une terroriste dans le film réalisé par Hamdias son mari, qui sera absent tout au long du film. Première mise en abîme, qui recèle une ambiguïté presque intenable, une théâtralisation extrême, un effet de distanciation raffiné et complexe : Galai s’adresse à son mari cinéaste absent en regardant la caméra. Elle le regarde, elle nous regarde. Elle lui parle, elle nous parle. Et quelque fois la voix-off de Hamdias explique, incite, conseille, souffle. Et puis le parallélisme s’insinue : le cinéaste, Nico Papatakis est derrière la caméra et filme sa femme actrice Olga Karlatos.
Mise en abîme encore et encore : le film de Hamdias est projeté lors d’une soirée mondaine de gauche et cette œuvre ose les plans les plus scandaleux. Une plongée radicale, une image un peu floue révèlent une scène terrorisante : une femme qu’on déshabille, maigre, gracile et que s’amuse à torturer un soldat aux yeux fiévreux bleus passion, extatique dans son rôle de tortionnaire. Il y a beaucoup de Pasolini dans le cinéma de Papatakis : le cinéaste filme la nudité du visage avec la même obstination. Olga Karlatos ressemble à la Callas de Médée. Longue, fine, grand yeux peints fiévreux, elle est la comédienne et la femme. Indécente par son seul visage. Et puis un autre terrible plan de Hamdias/Papatakis renvoie cette fois au profane pasolinien : une prêtresse fait sauter un bouchon de champagne en introduisant la bouteille dans son vagin, devant le même tortionnaire. Dernière mise en abîme : comment parler de la torture si ce n’est en la faisant subir ? « Malheureusement, explique une dame à Galai, je suis prête à vous aider. Mais la torture vous comprenez, là vraiment, je ne peux pas y adhérer. Je ne sais pas si c’est une question de sensibilité mais je suis sûre que la plupart des spectateurs le ressentiraient comme moi...c’est gênant. C’est gênant vous comprenez de montrer un comédien, une comédienne se faire torturer, mimer la torture, moi ça me gêne. »
Papatakis devance la critique dans un méta-discours radicalement performatif ; il montre effectivement une comédienne (Olga Karlatos) jouant le rôle d’une comédienne originaire de l’est (Galai), laquelle joue à son tour le rôle d’une terroriste arabe appelée à subir la torture. « De ce démantèlement gigogne du mécanisme dramatique, de cette “artificialisation” du jeu, aurait dû naître selon moi une approche critique de la souffrance et de son aspect sacral, qu’il soit à contenu politique ou religieux » explique Papatakis.
Par ailleurs, la torture est placée dans une perspective de réflexion sur l’aliénation. Aliénation double puisque la torture est bien sûr physique mais aussi morale : torture d’une femme livrée à la solitude destructrice, femme abandonnée au supplice de l’amour qui est celui d’attendre. Attente dans l’angoisse d’un amant disparu. Le champ de la caméra est désespérant de vide : une télé, une table, un miroir. Galai est seule, parle seule. Tutoiement d’une folie, qui révèle le noeud de contradiction : Galai veut souffrir pour « l’identification », elle veut crier comme les autres ont crié et c’est pourquoi elle se dresse contre les pseudo-révolutionnaires ; à ce propos, les critiques les plus acerbes du film se font contre les gens de gauche : « Tout sauf le plastic chez soi, sauf le danger réel, l’action concrète » explique Papatakis. Mais l’engagement de Galai reste contradictoire : elle ouvre à un Arabe en fuite puis lui ferme la porte au nez. Galai est l’actrice suppliciée mais elle veut aussi être une star. Papatakis insiste sur le fait que « chez Galai, il pourrait y avoir une espèce de mépris pour le metteur en scène de ne pas pouvoir lui faire accéder au vedettariat. Et il y aurait un mépris du metteur en scène pour elle qui ne veut pas être comédienne avant tout. La contradiction de Galai c’est peut-être de ne vouloir être qu’une star. » Seulement pour être star il faut se dévêtir dans les bureaux de producteurs. Elle s’exécute. Elle arbore, les yeux tous pleins de folie, ses blessures béantes face à un producteur tortionnaire qui, tout plein de mépris et d’horreur, lui plaque un cigare sur le sein. Elle hurle, elle atteint le paroxysme du cri. Enfin elle sait crier, elle a touché à la sacralité de la douleur. Elle n’est plus comédienne, elle est la torturée enfin. Son visage se convulse, elle sourit, jouit dans la douleur, Galai ne sera pas une star. Il ne faut pas souffrir pour être belle, il faut souffrir pour s’engager, il faut souffrir pour être actrice, il faut souffrir pour être aimée et respectée de son Pygmalion (absent et présent à la fois à la manière du peintre des Ménines).
Gloria mundi est donc un film engagé. Papatakis n’hésite pas à mettre en scène et en avant le corps nu de sa femme-actrice : un corps meurtri, dont les blessures s’apparentent à des stigmates. Et l’évocation des stigmates n’est pas anodine : le titre du film est une référence évidente à la religion chrétienne. Galai est une martyre au sens chrétien du terme : elle est battue, torturée, car elle témoigne de sa foi dans la révolution. L’actrice de Gloria mundi n’existe d’ailleurs que par son action. « La construction du « je » ne se fait ni par la mémoire, ni par la perception, mais uniquement par une ultime présence à ce qui est sans cesse menacé d’effacement ». Le « je » est synonyme de « je vis encore [2] ».
En définitive, Gloria mundi résonne ici comme un chant ironique : difficile de remercier Dieu quand il nous offre un monde tel qu’il nous l’est présenté dans l’opus de Papatakis. Un monde dans lequel le public, après avoir en vue un pamphlet brûlant sur la torture, se lève en déclarant soulagé « Passons aux choses sérieuses » : c’est-à-dire dîner. Espérons que ce n’est pas le sort qui sera réservé à la ressortie du film-choc de Papatakis (en salle depuis le 2 novembre).
Chloé Larouchi
Image © Shellac
[1] Expression de Hannah Arendt, extraite de Vies politiques
[2] Les récits de la Kolyma, Chalamov, extrait de la préface de Jurgenson