
Ben Affleck nous restitue les quartiers pauvres de Boston, ses gueules meurtries et son odeur de souffre, et par moment c’est presqu’un freak show de la communauté irlandaise qui nous est délivré. Si le « lumpenprolétariat » fascine visuellement le jeune réalisateur, ce premier film ne se limite certainement pas à cela. Avec cette histoire d’enfant kidnappé, Ben Affleck semble avoir trouvé un sujet propice à une réflexion sur le film noir. Le détective privé Patrick McKenzie (Casey Affleck) et sa compagne sont chargés de retrouver Amanda, une enfant dont la mère est alcoolique. Sens du pathos convenu et investigations policières infernales font de Gone Baby Gone un film qui navigue entre plusieurs styles. De l’introduction lourde (voix off pesante) au dénouement moralement ambigu, on peut se demander quelle direction prend la mise en scène.
La ville agit ici comme une deuxième enveloppe pour l’enfant, l’enferme sans qu’il ne s’en aperçoive. Puisque le récit établit un dilemme entre bonheur rural (auquel Patrick McKenzie ne croit absolument pas) et déterminisme social/urbain, l’un rend l’autre faussé, désincarné. La ville a pris une place dominante dans le rapport à l’éducation : rues transformées en terrain de jeu et langage codé conditionnent l’enfant en brouillant les repères naturels. Du coup, la volonté finale de McKenzie parait plus juste et proche d’une vision réaliste, une fois l’enfant retrouvé. Il suffit de lire dans le dernier plan, l’inquiétante tranquillité de Patrick McKenzie devant la petite Amanda qui regarde la télé : la ritournelle médiatique n’a eu aucun effet jubilatoire sur elle, juste l’impression d’un va-et-vient épuisant entre le corps et l’écran.
Résonances autobiographiques ? Les frères Affleck ont réussi en tout cas à évoquer leurs origines (grandir dans un milieu modeste du Massachusetts) tout en se souciant de l’establishment, déjà prédisposé à féliciter le projet. C’est déjà beaucoup pour une première tentative, en témoignent les résultats au box office américain. Reste encore à Ben à trouver une facture solide pour exprimer ses tendances auteuristes.
Donald Devienne
Images © Buena Vista International