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Rêverie mélancolique ou flottement arty ?
Critiques > 10 juillet 2012
Passé par la dernière Berlinale, Piégée précède d’un mois la sortie d’un autre film du prolifique Steven Soderbergh (Magic Mike), et ne fait pas l’unanimité au sein de la rédaction de Critikat. Flânerie inespérée dans le genre du film d’action ou œuvre fatiguée, chic et toc, à vous de trancher, après consultation des deux points de vue...
KILLING THEM SOFTLY
Loin du cocktail d’action routinier qui lui était promis, Piégée s’évapore dans un point de vue lunaire, flottant – une flânerie dans les diverses régions du genre. Une surprise comme Soderbergh nous en a rarement faites.
De son casting à son pitch, Piégée suscite d’abord une indifférence polie : un trop plein de stars, un réalisateur dont on attend rarement des surprises, un synopsis aveuglément soumis au genre. Au mieux, le film est parti pour remplir son devoir de divertissement, peut-être même avec agilité s’il est correctement écrit. Au pire, il restera la plastique de Gina Carano pour se consoler. C’est du cinéma programmé, une attraction foraine, se dit-on.
L’étrangeté des premières scènes nous met pourtant la puce à l’oreille. Les ficelles du genre d’espionnage s’y trouvent dans un état altéré. À l’ouverture du film, elles hibernent, dans une séquence de dialogue sans musique, dont on ne comprend pas bien les tenants et les aboutissants. L’avalanche d’informations est un des ingrédients clés de la nonchalance de Piégée. L’intrigue policière n’est pas la voie d’entrée la plus aisée dans le film, beaucoup moins que la palette sensorielle qu’il déploie. Ainsi donc, Mallory Kane négocie avec son ancien collègue son éventuel retour dans l’agence qui l’emploie. La discussion tourne mal, et même l’éclatement de la violence est, à sa façon, feutré, refroidi. Puis l’espionne s’enfuit avec un otage. Soderbergh lance alors le pattern de son film : une oscillation entre un présent de fuite dans la neige, comme une petite mort, et un passé archétypal présenté comme un voyage dans le genre, un retour assez métafictionnel dans les entrailles de l’action/espionnage cinématographique.
Le rythme, molletonné par la musique cotonneuse de David Holmes, installe une posture distancée du cinéaste par rapport à son genre, où le spectateur, au lieu d’être embarqué dans l’action, la lit comme un prétexte, une convention. Narré en flash-back sur une bonne partie, Piégée semble s’engager dans une approche assez hallucinatoire de l’espace et du temps (à l’échelle d’une simple scène, Soderbergh emploie à l’occasion des effets d’accélération plutôt déconcertants), tiraillée entre cette forme générique du genre qui constitue le passé, et cette froide dureté du présent. L’intrigue devient tentaculaire ; elle désoriente le spectateur au milieu d’un labyrinthe de lieux emblématiques du film d’espionnage sortis de nulle part : paysages urbains, hangars d’aéroport, plages crépusculaires, manoirs opulents, échappées exotiques…
Le casting, quant à lui, est peuplé de contre-emplois (Ewan McGregor en chef de compagnie de sécurité privée), de surprises (Channing Tatum, qui déchausse peu à peu ses gros sabots de boule de muscles de service), et même d’éléments frisant le second degré (Michael Fassbender, bassement nié malgré sa stature d’acteur parmi les plus bankable de la planète actuellement). Encore une fois, il s’agit bien de s’amuser du décalage, de désorienter. Piégée ne met pas en chantier une véritable déconstruction du genre, mais le plonge dans une eau trouble où tout le monde (acteurs et réalisateur) a l’air ailleurs. S’apparentant volontiers à une rêverie dans l’univers du film d’espionnage, il est traversé par une forme de mélancolie, une étrange impression d’absence. Un fossé s’étend entre l’intrigue, les personnages, et la mise en scène ultra-distancée, presque désabusée, de Soderbergh. Se détachant graduellement des impératifs de tension et de rythme inhérents à son genre, il quitte pour de bon l’orbite sur un combat final – une exécution – où, de lointaine, la caméra devient carrément étrangère à l’action. L’attention est en roue libre, ne se retient plus sur les coups de poing ; c’est une scène de plage, deux personnages se battent, et nous ne voyons que la mer.
Théo Ribeton
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