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Cheminement intérieur

Javier Fuentes-León

à l’occasion de la sortie du film « Contracorriente »

Entretiens > 22 novembre 2011

Après avoir fait le tour des festivals du monde entier pendant près de deux ans, Contracorriente sort enfin sur les écrans français, grâce à la pugnacité d’Outplay, éditeur DVD qui s’est depuis diversifié dans la distribution salles. À cette occasion, nous avons rencontré le réalisateur péruvien, Javier Fuentes-León.


Il s’agit de votre premier film à faire l’objet d’une sortie salles en France : pouvez-vous parler de votre parcours ?

Je suis né à Lima et j’ai fait des études de médecine. Ensuite, je suis parti à Los Angeles pour étudier le cinéma dès 1994. À partir de cette date, j’ai commencé à travailler à différents postes dans le cinéma : le montage, le sous-titrage, l’écriture pour la télévision, etc. Parallèlement, j’ai commencé à développer mes propres projets. Contracorriente n’était pas mon premier scénario mais il m’a semblé que c’était le plus évident à tourner en premier.

Le cinéma péruvien s’exporte peu : le sujet de l’homosexualité a-t-il été un moyen de donner à Contracorriente une meilleure visibilité ?

Je n’ai jamais eu l’intention d’écrire ce scénario en m’imposant ce thème de départ. À l’origine, il s’agissait d’une scène que j’avais écrite au cours d’un atelier de scénario à Los Angeles selon les indications du professeur. C’est celle où Miguel voit le fantôme de Santiago rentrer dans sa cuisine et constate que son épouse ne le voit pas. À partir de là s’est mise en place toute la trame du film. À l’époque, le triangle était composé de Miguel, sa femme et une prostituée. Au fur et à mesure de l’acceptation de ma propre homosexualité, j’ai décidé de changer le personnage de la prostituée par un homme. En fait, l’expérience vécue par Miguel relevait de mon propre cheminement. C’est pour cette raison qu’il me semblait important que cette histoire se déroule dans le pays où j’ai grandi. Je n’ai pas eu l’intention d’écrire Contracorriente pour choquer le public ou pour donner une visibilité internationale à mon film, mais plutôt pour encourager la société péruvienne à s’exprimer sur le thème de l’homosexualité.

Où en est la société péruvienne vis-à-vis de l’homosexualité ?

La génération de mes neveux est plus ouverte que la mienne qui l’était déjà davantage que celle de mes parents. À Lima, les gens ont moins de problèmes avec cette question, les jeunes notamment. Il y a certainement plus la possibilité d’y vivre un amour homosexuel que dans d’autres villes. Sur le plan politique, l’Église catholique continue d’avoir beaucoup d’influence dans mon pays. Il y a donc encore beaucoup de progrès à faire.

Comment s’est passé le montage du projet ? N’avez-vous pas trouvé quelques difficultés à trouver les financements nécessaires ?

La grande majorité des films sud-américains sont des coproductions entre deux, trois ou quatre pays. Nous sommes donc habitués à construire les films ainsi. Contracorriente a été produit entre le Pérou, la Colombie, l’Allemagne et la France. Le grand point positif est qu’on reçoit de l’argent de l’Europe. Mais en contrepartie, nous avons aussi l’obligation de dépenser des sommes sur le vieux continent, ce qui augmente considérablement les coûts de tournage.

Comment le public péruvien a-t-il réagi, notamment face au dynamitage du modèle familial traditionnel ?

Les gens ont beaucoup aimé le film. Au-delà du thème de l’homosexualité, ils ont réalisé qu’ils avaient tout simplement vu un film d’amour. Parmi les six ou sept films péruviens sortis en salles l’année dernière, Contracorriente fut celui qui a de loin engrangé le plus d’entrées. Par contre, certains ont tout simplement refusé d’aller le voir car ils était rebutés par le thème de départ.

Les croyances et les traditions étant encore fortes au Pérou, injecter une dimension surnaturelle dans le récit était-il un moyen de mieux faire accepter le sujet de l’homosexualité auprès du grand public péruvien ?

Le fantôme est apparu dès l’écriture de cette première scène en 1996 et ce choix n’était pas lié à une question de croyance. Mais je me suis rendu compte par la suite que l’idée du fantasme avait une force que je pouvais exploiter. Il s’agissait d’un outil pour matérialiser le conflit intérieur de Miguel lorsqu’il rencontre son alter-ego en la personne de Santiago. Il s’agit en plus d’une métaphore pour les homosexuels qui ne peuvent pas vivre librement leurs préférences dans leur pays.

Diriez-vous que vous êtes un cinéaste militant ?

Mon intention n’était pas de critiquer ou de caricaturer ceux qui n’acceptent pas les homosexuels. C’est contre-productif lorsqu’on veut enclencher le dialogue. Même si tous mes projets à venir ne parlent pas de ce thème, la cause m’intéresse beaucoup.

Entre le prix à Sundance, la candidature du film aux Oscars et les nombreux festivals, comment avez-vous vécu tous ces événements ?

Émotionnellement, c’était comme des montagnes russes. Je l’ai pris comme un très beau cadeau. Après, j’étais surtout très heureux d’avoir pu faire un film qui touche des publics aux cultures aussi différentes. Il était très important pour moi que la communauté gay sente que le film lui appartenait. Il s’avère qu’elle l’a accueilli avec beaucoup de tendresse.

Compare-t-on (trop) souvent votre film au Secret de Brokeback Moutain d’Ang Lee ?

L’histoire était écrite bien avant la sortie du film d’Ang Lee, sorti en 2006. Cette comparaison me donne toujours l’impression que cela retirerait tout mérite à une histoire qui parlerait d’amour entre deux hommes dans un milieu rural, comme si, après la sortie de ce film, tout ne serait qu’une redite dépourvue de sens.

Pour ma part, Contracorriente m’a beaucoup fait penser à Respiro d’Emmanuel Crialese pour son ambiance solaire et son village de pêcheurs aux croyances encore un peu archaïques. Quelles ont été vos autres influences ?

J’ai vu Respiro deux ou trois fois avant que le film ne se fasse. Je l’ai beaucoup aimé car je trouve que le réalisateur a vraiment réussi à donner une idée très géographique et concrète de ce village rivé sur la mer. Et en dépit du fait que le récit soit contemporain, l’histoire relève plus de la fable, ce qui m’a nourri pour Contracorriente. Dans un tout autre genre, des films comme Breaking the Waves et Dogville de Lars Von Trier m’ont également influencé dans la définition de mon projet. Il devait y avoir un lien entre le lieu et l’histoire que je voulais raconter. J’ai fait un très long voyage tout au long de la côté péruvienne pour trouver l’endroit idéal.

Comme votre compositrice, Selma Mutal, est présente, pouvez-vous nous parler de votre collaboration sur la musique ?

Le choix de la musique est né de conversations que j’ai eues avec Selma. Nous ne souhaitions pas que la musique ait une connotation trop régionale mais qu’elle ait un sens plus universel. Et je ne voulais pas qu’elle appuie trop clairement la portée mélodramatique du film. Deux thèmes musicaux ont été créés, soulignant ainsi la dualité du personnage : l’un pour la relation que Miguel vivait avec sa femme au sein du village, l’autre pour la passion amoureuse cachée partagée avec Santiago.

Souhaitez-vous poursuivre dans la voie du mélodrame pour vos prochains projets ?

J’aime beaucoup les mélos, mais je ne voulais pas que Contracorriente soit ridiculement mélodramatique. Après, ce n’est pas le seul genre qui m’intéresse. Le prochain film sur lequel je travaille est un thriller psychologique. Les projets à venir par la suite seraient encore plus fantaisistes, à l’image des Frères Grimm. Ensuite, je devrais m’essayer au musical rock. Comme vous le voyez, je ne vais pas me cantonner à un seul genre !

Propos recueillis à Paris le 21 novembre 2011.

Remerciements à Javier Fuentes-León, Selma Mutal et les Piquantes.


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