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Cinéma du réel

Les montagnes sont en travail...

L’Eté indien

réalisé par Alain Raoust

Critiques > 18 mars 2008

critique de L'Eté indien

Exemple parmi d’autres du drame psychologique tel qu’on se complaît un peu trop à le produire par chez nous - grisaille de l’âme signifiée à chaque instant, rabâchage de lieux communs brandis comme des révélations, intentions introspectives noyées dans une indigence cinématographique étiquetée « épure » -, L’Eté indien navre par le mystère de papier dont il couvre des personnages inconsistants et des ressorts dramatiques ne justifiant en rien un tel effort.


René (Johan Leysen) est saisonnier dans une station alpine de sports d’hiver, mais son âge menace à court terme cette source de revenus. Sa fille (Déborah François) lui rend visite, ou plutôt rend visite à son petit ami (Guillaume Verdier, vu dans La France et les films de Civeyrac) qui travaille avec René. En trois scènes, à peine aidé par une connaissance basique des clichés du genre, on aura compris que le père, avec ses manières de taiseux un peu sauvage et son épais accent flamand l’étiquetant « étranger en exil », a une part d’ombre que le film va s’attacher à nous révéler. En un quart d’heure : que les motivations de l’absence de la mère, autre « grand secret » de l’intrigue, n’ont rien à voir avec l’hypothèse balancée comme un chausse-trappe grossier par les dialoguistes, mais que ledit taiseux y a plus que sa part. Une fois acquis que la participation au scénario du romancier Olivier Adam, déjà coauteur du morne Je vais bien, ne t’en fais pas, a peu de chances d’être une pure coïncidence (on retrouve à peu près les mêmes ingrédients : disparition, courrier révélateur, non-dits familiaux, fossé générationnel, promesse de révélation finale, etc), on se surprendra à tâcher de jouer le jeu jusqu’au bout, à faire celui ou celle qui ne connaît pas déjà la fin, au cas où de ce laborieux dispositif finirait par percer une idée, un regard digne d’intérêt. Non seulement c’est peine perdue, mais les quelques tentatives du film pour se rendre intéressant ne font qu’enfoncer bruyamment le clou dans son cercueil d’insignifiance.

Tout comme le polar « qualité française » - récemment : MR 73 - ne cultive sa noirceur que comme une pièce de fabrication comprise dans le cahier des charges scénaristique au lieu d’exprimer sincèrement une perception du monde, le drame psychologique « qualité française » - dont relevait assez fièrement Je vais bien, ne t’en fais pas - ne fait que prétendre appréhender l’intime, quand en réalité il se limite à faire de l’intimisme. L’introspection n’y est qu’une pose, une excuse pour un manque de point de vue de cinéaste sur un sujet qu’on s’est imposé et qu’on a balisé au maximum au stade de l’écriture. On fait mine de s’attacher à capter les silences, à reproduire les réactions du réel, mais rien à faire : le savoir-faire et les réglages des composantes du récit priment sur la vérité de la matière du film, les personnages restent creux, les états d’esprit transparents, les silences vides et stériles, les dialogues sur-signifiants, et le tout finit par se rattacher par une forme insidieuse et confortable de convention propre à étouffer la création cinématographique. Quand en plus ce costume dramatique est aussi mal cousu et mal rapiécé que celui de L’Eté indien, la médiocrité de l’ensemble se surprend à frayer avec le ridicule. Car le film d’Alain Raoust fait un peu pitié dans ses tentatives de couvrir de mystère suffocant et d’émotion rentrée des enjeux cousus de fil blanc, des personnages peu intéressants (la fille) ou mal construits (le père), un discours qui se cantonne au tout-venant du drame des petit et grand écrans - la montagne est le refuge idéal où cacher ses secrets, les vieux n’ont qu’à dépérir et mourir avec leurs fardeaux pour laisser les jeunes vivre (même lieu commun jeuniste par lequel MR 73, encore lui, se concluait paresseusement).

En particulier, le personnage du rugueux René, qu’on imagine pourtant détaillé avec soin par les scénaristes et servi sur un plateau pour son interprète, résume bien les tares d’un film qui se fie trop à ses ficelles scénaristiques au détriment d’un regard de cinéaste. Voulu complexe et intriguant car somme d’un passé obscur et d’un présent qu’il s’est construit, mélange de brutalité longtemps contenue et de candeur née de l’attachement aux acquis d’aujourd’hui, René, à l’écran, ne ressemble pour ainsi dire pas à grand-chose. Victime de l’incapacité du réalisateur à faire de ses paradoxes et de ses zones d’ombre un enjeu de cinéma, il reste à l’état de mélange informe de pulsions et d’émotions jamais crédibles dans ce seul corps, condamné à l’inconsistance et à l’insignifiance, ou pire, au ridicule quand il est exposé à des tentatives ratées de tour de force dramatique, comme cette scène où il fait lire à un touriste de passage une lettre dont lui-même n’a pas la force d’affronter le contenu... Même son accent étranger, à la longue, apparaît moins comme une caractéristique servant à concrétiser ce personnage que comme un gadget exotique, une douteuse façon pour les auteurs de faire miroiter au spectateur une hypothétique étrangeté aussi fabriquée que toutes les connexions que s’invente le film avec les tourments de l’âme humaine.

Benoît Smith

Image © Shellac


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L’Été indien (France, 2008). Durée : 1h40. Réalisation : Alain Raoust. Scénario : Alain Raoust, Olivier Adam. Image : Céline Bozon. Montage : Sophie Deseuzes. Musique : Pascal Humbert. Production : Bertrand Gore. Interprétation : Johan Leysen (René Kreuymerkers), Déborah François (Suzanne), Johanna ter Steege (Johanna), Guillaume Verdier (Camille)... Sortie : 19 mars 2008.

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