
Carla del Ponte, la femme la plus protégée au monde... une voiture teintée et quelques gardes du corps ne font pas le poids face aux enjeux politiques et internationaux que représente la constitution d’un tribunal international, sorte de Nuremberg de la guerre d’Ex-Yougoslavie. On a beaucoup décrit Carla del Ponte comme une autoritaire sans peur et sans reproche, c’est surtout une femme passionnée, engagée, et brûlant de rendre justice aux familles rescapées du massacre de Srebrenica que l’on voit à l’écran. Mais c’est aussi une personnalité très seule dans un tourbillon judiciaire et politique.
Marcel Schupbach s’attache tout d’abord à montrer le travail quotidien de la juge : les réunions, les débats en interne sur la présence de Carla del Ponte aux commémorations de Srebrenica, jugées finalement trop émotionnelles pour qu’un magistrat s’y rende en tant que magistrat. Son travail tient avant tout de la communication : pour que la Croatie livre Gotovina, il faudra faire miroiter une entrée dans l’Union européenne, et rendre compte des avancées de l’enquête aux instances de l’UE. Ses rapports avec la Serbie sont plus complexes : si le gouvernement entend aider le tribunal à livrer Karadzic et Mladic, il ne faut pas oublier que certains sont considérés comme des héros nationaux, et que leurs arrestations pourraient empêcher une réélection. La justice internationale n’est pas toujours plus forte que la politique intérieure de Belgrade puisque le premier criminel de guerre traqué, Mladic, n’a toujours pas été arrêté alors que le mandat de Carla del Ponte s’arrête en septembre 2007.
Mais ce qui frappe également dans ce documentaire tient aux rapports de force qui se créent entre les grandes instances internationales et le tribunal. Alors que l’UE poursuit relativement son aide théorique au TPY, celui-ci n’a ni police ni possibilité de recherche lui-même. Il rend la justice mais reste dépendant des états et de leur bonne ou mauvaise volonté. De même, lorsque Carla del Ponte se rend à New York et à l’ONU, elle comprend rapidement que la priorité est à l’Afghanistan et, plus tard, à l’Irak, et qu’elle devra faire seule. La justice internationale est, certes, toujours la justice des vainqueurs, mais lorsque ces vainqueurs abandonnent la partie, que reste-t-il ? Pas grand-chose, si ce n’est la force d’une femme et d’une équipe qui continuent à quémander une aide policière, une aide politique, pour servir une cause.
La Liste de Carla reste toujours neutre face à son objet : pas d’hagiographie ou d’héroïsation de la juge et de ses comparses. Il ne s’interdit cependant pas quelques entretiens avec Carla del Ponte ou des membres du tribunal qui livrent, avec une vérité effrayante, l’extraordinaire difficulté d’établir, en fait, un droit international. A l’heure où l’ONU ne peut plus empêcher les conflits, à l’heure aussi où l’idée même de "guerres justes" est à remettre en permanence en question dans son utilisation patriotique ou nationale, on ne peut que se persuader que l’actualité brûlante de l’Irak ne doit pas faire oublier que certains conflits, antérieurs et pourtant très proches, n’ont pas tout à fait été réglés. Le documentaire est simple, sera probablement trop neutre ou trop plat pour les amateurs de brûlots politiques à sensation, mais reste un témoignage important de la difficulté de rendre la justice quand les intérêts nationaux, internationaux et mémoriels divergent.
Ariane Beauvillard
Image © Pierre Grise Distribution
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