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On le sait, si pour les peuples arabes, les différentes révolutions qui ont secoué (et continuer de secouer) les pays du Maghreb et du Moyen-Orient sur l’année 2011 sont le reflet de graves problématiques économiques (pouvoir d’achat, crise économique, corruption), elles font également l’objet d’une attention toute particulière (surtout en Occident) sur la place donnée à l’islam dans les projets de société à venir. Comme dans le très beau Tahrir, place de la libération, on constate qu’il s’agit là d’une des principales revendications d’une poignée de manifestants noyés au milieu d’une foule hétérogène qui réclame un changement sans clairement définir de quoi il en retourne. Nadia El Fani, documentariste franco-tunisienne, ne s’est pas intéressée au fondement même de ces soulèvements qui ont donné le la dans le reste de la région, ni au bras de fer qu’ils ont provoqué entre le peuple et leurs dirigeants despotiques. Ce qui la titille, c’est plutôt la place que chacun va décider d’octroyer à la religion dans un projet d’avenir collectif.
Dans le second documentaire proposé en bonus, Ouled Lenine (au cours duquel on revient sur les mouvements marxistes qui ont animé le débat politique tunisien dans les années suivant l’indépendance du pays), la réalisatrice montre qu’elle est en prise directe avec ce questionnement sur l’identité nationale. Et c’est cette voie qu’elle poursuit dans Laïcité Inch’Allah en trouvant le juste équilibre entre colère et outil pédagogique. Un pays de culture musulmane entièrement laïc ? Nadia El Fani en rêve et le souhaite pour la Tunisie même si, en qualité de militante, elle ne fait jamais preuve de la moindre naïveté. Frondeuse, grande gueule, elle ne recule devant aucune provocation rhétorique. Si on sent que le film s’est construit dans l’urgence et que sa vocation première est de faire réagir ses concitoyens, Nadia El Fani n’a pourtant pas les tics de pachyderme d’un Michael Moore. Armée d’une caméra qu’elle trimbale à l’envi, même dans les lieux interdits, elle se met systématiquement à hauteur de son sujet. Si elle apparaît à de nombreuses reprises dans le plan, c’est pour provoquer un dialogue dont on devient partie prenante, non pour prêcher une bonne parole moralisatrice.
Finalement, la réalisatrice parvient à proposer autre chose qu’un reportage choc pour dessiner un hors-champ troublant : ces hommes cachés dans une brasserie aux stores baissés en plein mois du ramadan (rappelant les grandes heures de la prohibition), l’appel lointain à la prière qui inonde la place publique, etc. La religion, si elle est soi-disant présentée comme une croyance privée, s’infiltre insidieusement dans toutes les sphères de la société, imposant une norme écrasante pour chaque citoyen. Le parti-pris de la réalisatrice est évident mais n’est jamais érigé en valeur morale. En tant que militante féministe, elle ne joue nullement les ambassadrices mais œuvre tout simplement pour sa propre liberté, convaincue que rien n’est immuable, que chaque société peut finir par s’affranchir de ses schémas ancestraux. Elle parvient à poser un mot sur la principale problématique du peuple tunisien : le tabou. Il est ici le fruit d’un non-dit perpétuel sur l’indépendance ou la distance que chacun peut prendre vis-à-vis de la croyance religieuse ; il encourage toutes sortes de contradictions qui confondent nihilisme et athéisme (d’où la singulière pertinence du titre du film). On sent que la réalisatrice a avant tout conduit ce projet pour susciter le débat en Tunisie, et non pour conforter certaines civilisations occidentales sur une prétendue échelle de valeurs. C’est là tout le mérite de ce documentaire qui reste malheureusement plus que jamais d’actualité.
Clément Graminiès