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Benguigui/Pythie ?

Le Plafond de verre

réalisé par Yamina Benguigui

Critiques > 10 janvier 2006

Les enfants et petits-enfants des immigrés arrivés en France dans les années 50 ont pu, grâce à l’école publique, accéder au savoir, acquérir des diplômes et envisager une véritable carrière professionnelle. Pourtant la première partie du Plafond de verre insiste sur le fait que le taux de chômage des jeunes diplômés issus de l’immigration est trois fois plus élevé que celui de la moyenne nationale. Victimes d’une discrimination invisible, liée aux préjugés raciaux hérités du colonialisme, ils ne peuvent, à diplôme égal, accéder au système méritocratique, pilier de notre République. Le Plafond de verre c’est le racisme invisible auxquels se heurtent ces jeunes diplômés. Pourtant, dans une deuxième partie intitulée Les défricheurs, Benguigui montre des gens qui ont réussi malgré tout. Elle insiste alors avec intelligence sur le rôle primordial de l’entreprise, creuset symbolique qui parvient, grâce au travail, à rassembler toutes les composantes de la société et à donner le sentiment d’appartenir à une nation.


C’est vrai qu’on pourrait en reprocher des choses à ce documentaire de Benguigui. Des choses proprement et strictement cinématographiques. D’abord l’usage abusif des fondus enchaînés : transition trop artificielle un peu cheap. Ensuite, il y a la musique qui barbouille le film plutôt qu’elle ne le fait respirer ; encore deux ou trois choses, la tendance très « docu-télé » du film : je filme celui que j’interviewe sur son « territoire » puis je le fais asseoir pour finir par un gros plan. Tout le monde n’est pas Van der Keuken. Et de toute façon Benguigui le sait. Pas de revendications esthétiques. Elle est dans l’urgence : l’urgence d’un constat (très) cruel, celui de la (très) difficile intégration dans le monde de l’entreprise des jeunes gens d’origine étrangère. On insiste : « d’origine ». Bref des types tout ce qu’il y a de plus français, bardés de diplômes et de bonne volonté et ne parvenant pas à obtenir un entretien d’embauche.

Pourtant Benguigui n’use d’aucun catastrophisme dans son documentaire. Aucune mauvaise foi puisqu’elle montre aussi des gens « issus de l’immigration » qui se sont faits leur place au soleil. Pas de mise en scène non plus de la cinéaste. Et c’est tant mieux. Benguigui est l’oreille attentive. Elle est celle qui dégote des gens « d’origine ». Des personnages pas possibles, plein de bon sens et d’humour. Et d’espoir surtout. Des types qui ne veulent pas croire à leur déveine : de ces gens qui veulent sans conditions avoir foi en ce vieux républicain d’égalité. C’est dire si cela éveille la conscience civique ces confessions pas très lucides ou tristement gonflées d’espoir : « ça les surprend les employeurs de me voir arriver, de s’entretenir avec une immigrée » dit une jeune fille dont les parents sont africains. « Tu n’es pas immigrée » crie sa mère. « Tu n’est pas immigrée ma chérie (elle crie encore plus fort) ! Tu es française ! Tu es née en France, c’est là que tu as fait ta scolarité. Tu es française ! C’est ton père et moi les immigrés. »

Bref un sujet qui tombe à pic après des émeutes dont on ne savait pas trop quoi penser. Le plafond fait fondre les préjugés comme neige au soleil. D’abord parce que l’injustice hurlante de cet état de fait est une gifle pour un public de non-avertis, (on est deux fois plus outré en voyant cela qu’en lisant l’épisode du peigne cassé des Confessions de Rousseau). Ensuite parce que Benguigui a l’intelligence de solliciter les entreprises et de laisser la parole à des patrons plus ou moins ouverts qui parlent davantage de « racisme inconscient » (« on a toujours vu monsieur Bernard à tel poste et on reproduit bêtement le schéma ») que de racisme pur et dur (bien que cette thèse puisse être facilement démontée). Pas de diabolisation de l’entreprise donc et des grands patrons, sans compter que la cinéaste consacre la deuxième partie du documentaire aux enfants d’immigrés qui ont réussi (cf. « Les défricheurs ») et aux politiques anti-discrimination. Benguigui veut croire en une entreprise « sociale » qui puisse donner l’exemple, proposer un modèle d’intégration qui se fasse le garant de l’égalité. Nous aussi on veut y croire. Mais il y a pas mal de pain sur la planche.

Pourtant on peut adresser deux critiques à Benguigui. D’abord : un problème un peu bête et pourtant capital : celui du public. Un documentaire au cinéma c’est rébarbatif. Un documentaire politique encore plus. A moins d’être un Michael Moore. Qui ira voir Le plafond de verre ? Plutôt les gens politisés (un peu à gauche et conscients de leur rôle à jouer). Et si malheureusement Benguigui prêchait dans sa propre paroisse ? Ne lui souhaitons pas. La deuxième critique porte sur l’aspect restrictif du Plafond de verre : le documentaire de Benguigui reste un simple constat de ce qu’est la société française (en disséquant un seul symptôme du « cancer » social). Bien que finement analysé, le constat reste un constat et Benguigui informe sans proposer de solutions effectives, même si elle ouvre à une réflexion plus large sur le racisme. En cela Le Plafond de verre est un reportage : c’est ce qui en fait à la fois la force et la limite.

Chloé Larouchi

Image © Ciné Classic


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Le Plafond de verre (France, 2005). Réalisation : Yamina Benguigui. Distribution : Ciné Classic. Sortie : 11 janvier 2006.

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