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L’Ibère et moi

Les Femmes du 6e étage

réalisé par Philippe Le Guay

Critiques > 15 février 2011

critique du film Les Femmes du 6e étage, réalisé par Philippe Le Guay

Un homme éteint s’éveille au contact d’une petite communauté de gens humbles et pittoresques : l’argument a déjà beaucoup servi. S’il est parfois – rarement – employé avec finesse (The Visitor), il n’est le plus souvent qu’un prétexte au déploiement d’un sentimentalisme facile, au service d’un idéal de tolérance superficiel voire démagogique. Le nouveau film de Philippe Le Guay, réalisateur qu’on a connu plus percutant (l’âpre Trois huit en 2001), n’échappe malheureusement pas à cette règle.


Au début des années 1960, Jean-Louis, agent de change, et Suzanne, femme d’agent de change, forment un couple morne, figé dans ses habitudes. Tout bascule le jour où ils engagent une nouvelle bonne, Maria. Jean-Louis, qui n’est pas insensible aux charmes de la jeune femme, va découvrir la vie qu’elle mène, avec d’autres femmes de ménage espagnoles, dans les chambres exiguës du dernier étage de son immeuble cossu. Il est rapidement fasciné par leur culture colorée et la simplicité de leur mode de vie.

Avec Les Femmes du 6ème étage, Philippe Le Guay signe une fiction réconfortante et consensuelle, qui aligne les clichés sur la France des années de Gaulle comme autant de signes de reconnaissance adressés au spectateur. Le financier est ici terne et étriqué, son épouse snob et désœuvrée, l’Espagnole exubérante et chaleureuse, la concierge cancanière et xénophobe. La mise en scène elle-même est désuète et dépourvue de la moindre aspérité – et il n’est pas jusqu’au choix des acteurs qui ne fasse preuve d’un désespérant manque d’originalité [1]. Le petit confort ouaté dans lequel végètent Jean-Louis et Suzanne apparaît ainsi comme une métaphore involontaire de la bulle nostalgique dans laquelle s’enferme le metteur en scène, et avec lui la plupart des cinéastes français qui choisissent de dépeindre le passé national comme un paradis perdu.

Au sein de ce système de représentations douillettement familier, tout ce qui pourrait faire désordre est soigneusement raboté, éludé. La pauvreté est un gage de liberté et d’authenticité et la violence sociale se réduit à des chiottes bouchées, les affres de la femme bafouée sont tournées en dérision, et les pulsions libidineuses du vieillissant "maître de maison" envers la fraîche servante sont présentées comme un bel élan d’amour, destiné bien sûr à être partagé. Les transgressions du patron restent bien sages et s’apparentent plus à un encanaillement bourgeois qu’à une prise de conscience ; son action généreuse envers ses nouvelles amies relève plus de charité que de la remise en cause de l’ordre social. Quant aux femmes du titre, leurs souffrances passées et présentes ne sont qu’effleurées : elles ne servent au fond qu’à révéler la grandeur d’âme du personnage principal (et donc celle du cinéaste et des spectateurs) [2].

Le film de Philippe Le Guay n’est au fond pas si éloigné de ceux de Dany Boon, dont il constitue la version pour cadres supérieurs. Si Bienvenue chez les Ch’tis et Rien à déclarer jouent sur des oppositions imaginaires (gens du sud/ch’tis du nord, Français/Belges) et donc d’autant plus faciles à résoudre, la "fracture sociale" (et spatiale) qu’euphémisent ces Femmes du 6ème étage a bien évolué en un demi-siècle. Cette tendance du cinéma français grand public à divertir – au sens de faire diversion – du réel à travers des récits de réconciliations factices a quelque chose de vraiment préoccupant.

Sébastien Chapuys

Notes

[1] Soyons juste : les acteurs s’en sortent relativement bien étant donné la partition chargée qu’on leur donne à jouer. S’il ne surprend guère dans son énième rôle de bourgeois lunaire, Fabrice Luchini sait mettre suffisamment de nuances dans son jeu pour le rendre drôle et touchant. Quant à Sandrine Kiberlain, elle insuffle ce qu’il faut de légèreté à son personnage pour tempérer la lourdeur de sa caractérisation.

[2] À cet égard, Les Femmes du 6ème étage peut être rapproché de La Nana, un film chilien qui avait rencontré un accueil critique étonnamment favorable lors de sa sortie en 2009. Les deux films, réalisés par des cinéastes issus de familles aisées, regardent l’employée soumise à travers l’œil attendri de la bourgeoisie compatissante.


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Les Femmes du 6ème étage (France, 2011). Durée : 1h46. Réalisation : Philippe Le Guay. Scénario : Philippe Le Guay, Jérôme Tonnerre. Image : Jean-Claude Larrieu. Montage : Monica Coleman. Musique : Jorge Arriagada. Production : Philippe Rousselet. Interprétation : Fabrice Luchini (Jean-Louis), Sandrine Kiberlain (Suzanne), Natalia Verbeke (Maria), Carmen Maura (Concepcion), Lola Dueñas (Carmen)… Distribution : SND. Sortie : 16 février 2011.

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