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La violence des rêveuses

Les bonnes femmes de Claude Chabrol

Dossiers > 12 septembre 2006

Quelle que soit sa figure, ordinaire, bourgeoise ou marginale, la femme chabrolienne est face à la société comme Don Quichotte l’était face aux moulins à vent : immobile ou combattive, son action semble vaine. On peut d’ores et déjà affirmer que l’univers de Claude Chabrol se fonde bien entendu sur des personnages, des dialogues, des effets cinématographiques mais également sur le décor entourant chaque lieu, chaque société et chaque personnage. Chaque détail a son importance, eu égard à la fondation de la société : « c’est un regard charnel, prêt à happer toutes les matières susceptibles d’exister et de satisfaire son esprit, comme son palais, son œil ou son oreille. » écrit Joël Magny à propos de notre cinéaste. Il faut donc être attentif à chacune des constructions de ses films. Ces éléments sont aussi bien des maisons, des objets de décoration que des vêtements, des accessoires purement féminins : ils contribuent au même titre que les paroles ou les actes à forger les caractères et à définir l’être de ces femmes. Mais c’est aussi le rapport à autrui qui fait de ces femmes un éventail d’êtres en perpétuelle évolution, en perpétuelle recherche d’elles-mêmes et d’ailleurs.


Sommaire :
- DES CHOSES ET DES FEMMES
- LA FEMME DANS LES RAPPORTS SOCIAUX
- DES FEMMES ET DES HOMMES

DES CHOSES ET DES FEMMES

Habillées pour l’hiver...

Avant de parler, les femmes se voient, chez Chabrol. Et leur apparence est la première caractéristique du personnage. Le vêtement se porte, plus ou moins bien, dans des circonstances précises : il n’est pas choisi au hasard et constitue une métaphore de la personne. On doit ainsi prendre en compte sa forme, sa sobriété ou son exubérance, son luxe ou sa simplicité. Marie, dans Une Affaire de Femmes, est au début du film en fichu, avec une jupe bleue et des nattes : ses guenilles montrent la misère sociale dans laquelle elle vit. Bien plus qu’autre chose, puisque c’est son apparence vestimentaire qui nous est donnée en premier, celle-ci la place dans un certain contexte qui est celui du manque. On remarquera que la notion d’injustice sociale, beaucoup plus présente dans la période où Isabelle Huppert tient les rôles principaux, est révélée par l’habillement précisément dans ces films. Cependant, la blouse des Bonnes femmes est un symbole particulièrement fort : elles enfilent leur tenue de travail, sortent d’elles-mêmes, entrent dans un univers. Le vêtement rend compte là aussi de l’appartenance de ces femmes à un monde.

Le vêtement est aussi témoin de l’évolution sociale de certaines femmes : on remarque ainsi le changement progressif des tenues de Marie. Elle commence le film, comme nous l’avons vu, en fichu ; et au fur et à mesure des scènes et des avortements lucratifs qu’elle pratique, ses habits deviennent de plus en plus coquets, son apparence se féminise : le fichu est remplacé par une fourrure, elle porte du rouge à lèvres et ses nattes enfantines se sont transformées en permanente. Il s’agit là de femmes d’apparence : en effet, avant son procès, elle se prépare, se maquille, soigne son allure, comme si tout en elle devait pouvoir se résumer à ce qu’elle porte, comme si elle voulait que l’autre ne regarde pas ce qu’elle est mais ce qu’elle paraît être. On pourrait en dire autant de Madame Bovary, qui change de robe à chaque scène et qui se perd dans l’achat de ses tenues éblouissantes. Le bovarysme est la propension à se voir autrement que l’on est : et cet autrement est ici en grande partie le fait des robes qui habillent Emma.

Enfin, l’habillement suit l’évolution intérieure des personnages : si la dernière robe d’Emma Bovary est noire, on ne peut que soupçonner sa fin proche. Mais l’exemple le plus caractéristique est celui de Why, l’une des Biches : Why prend progressivement la personnalité de Frédérique tout au long du film, par ses intonations de voix, son maquillage mais surtout ses vêtements. C’est elle qui prononce la phrase fatidique : « C’est très agréable les affaires des autres, on a l’impression de changer de peau. ». Et c’est exactement ce qu’elle fait : le vêtement est tout d’abord une seconde peau puis devient sa propre peau. Et lorsqu’elle tue Frédérique, c’est elle-même qu’elle tue.

Dans le registre du double, on retrouve aussi les deux femmes de La Cérémonie : Sophie (Sandrine Bonnaire) est habillée comme une enfant qu’elle est restée, ne pouvant évoluer intellectuellement à cause de son analphabétisme. Elle a des gants à motifs, des chemises roses de petite fille, des pulls à grands carreaux comme on n’ose en porter que lorsqu’on vous y oblige, des vêtements dépareillés qui mettent en relief sa puérilité. Elle attend d’être trouvée et le sera par Jeanne (Isabelle Huppert) : comme Why, elle porte peu à peu les mêmes tenues que sa camarade, se met aux tresses, renie son tablier et ses jeans trop grands. Elle devient sinon son double, du moins sa sœur. Comme souvent, l’élève dépasse le maître puisque c’est Sophie qui conduit au meurtre final, tout comme la frange derrière laquelle elle se cache dans les premières scènes laisse place à un visage lisse, convaincu et sûr de lui-même.

Le vêtement, miroir de la beauté ou tunique de Nessus, témoin de toutes les évolutions des personnages féminins, au même titre que l’action ou la parole, fait partie des données sensibles de la femme. Le cinéma de Claude Chabrol crée une société propre tout en critiquant la société existante : c’est une société d’images qui transparaît dans ses films, où tout ce qui est visible est pensé, interrogé et montré.

J’ai donc je suis

On peut remarquer tout d’abord que les films de Claude Chabrol regorgent de petits détails, de minuscules ou plus imposants objets qui appartiennent aux personnages tout autant qu’ils les définissent. Au même titre que le vêtement ou que le lieu, l’objet matériel dévoile aussi un aspect de la femme, un reflet qu’il convient d’ajouter aux autres pour que la symphonie soit complète. L’appartement de Léda dans À Double Tour est pour cela particulièrement remarquable : c’est un monde où « mille objets, mille détails acquièrent une indéniable beauté plastique » (Lettres Françaises, 1960). Léda est, d’une part, systématiquement reliée aux fleurs de la treille ou de l’intérieur ; d’autre part, tous les objets de sa maison ont une forme ronde : la table, les coussins, les bibelots... et le cercle est la forme de la perfection.

Le rapprochement entre chose et femme que nous pouvons nommer réification de la femme est aussi intéressant : dans Le Beau Serge, Yvonne, la femme de celui-ci, n’est montrée qu’en possession d’un balai ou d’un fagot de bois ; sa position est celle d’une martyre. Méprisée, insultée, humiliée, c’est pourtant un objet qui lui donne toute sa dimension : l’horloge de la maison du couple, qui n’est remontée que par elle-même. Yvonne est dès le départ un élément régulateur (même si elle appartient à un temps social déterminé), et salvateur dans l’action. C’est enfin elle qui donnera naissance à l’enfant de la réconciliation. On peut aussi faire état de la réification de la femme par une autre femme : « Ce qui est prouvé, c’est la vocation de Why à être objet, disons sujet docile de qui voudra bien être son maître. » écrit Henry Rabine. En effet, Why devient une sorte d’esclave, de chose, que l’on achète et que l’on possède.

Autre objet récurrent des films de Claude Chabrol : le miroir. Il conforte les êtres dans un monde d’apparence et d’imagination vaine : pour Thérèse, dans À double tour, il se fissure lors d’une violente dispute avec son mari et brise à jamais le pacte familial (tout comme le bouquet de mariage brûlé d’Emma) ; mais face à Léda, Henri déclare : « Je voudrais un miroir pour te détailler », comme s’il portait celle-ci sur un piédestal autant qu’il reniait sa femme. Alors qu’il est insupportable aux autres, le miroir est le reflet de la magnificence pour Léda. Il est aussi l’emblème de la rivalité de Julie et de Thérèse : « Tu es bien plus belle que la patronne » se répète l’employée. Pour Emma Bovary, c’est le relais de tous ses fantasmes : elle lui parle comme à une autre, à voix haute : « Comme j’ai été sage ! » dit-elle après un voyage en ville ; mais c’est surtout l’admirable scène où elle répète « J’ai un amant, j’ai un amant ! » qui montre une Emma prête à n’écouter que les divagations de son esprit volage.

L’objet est aussi un symbole : dans La Femme Infidèle et dans Le Boucher, les deux Hélène offrent respectivement à Charles et à Popaul un briquet. Par ce geste, elles leur rendent leur virilité perdue dans la tromperie ou la violence de la guerre. L’ours en peluche d’Hélène Lançon dans Que la bête meure est l’image du fils mort, et lorsque Charles Thénier, père de l’enfant mort au début du film, le trouve, il est soudain pris d’un violent rejet. De même, l’escalope du Boucher est donnée comme une part de lui-même. L’objet est aussi un élément de distinction sociale : dans La Cérémonie, Madame Lelièvre fume des Royale. Il s’agit enfin du mouchoir sale rendu à Jeanne par Mélinda après une panne automobile : celle-ci le lui tend comme on donne un torchon à sa servante, alors que la postière le jette rageusement.

Mais le désir de l’objet vient tout d’abord combler un manque : si Marie pratique ses avortements et réclame son argent après qu’une de ses « patientes » a succombé à son intervention, ce n’est pas dans une optique d’épargne, c’est avant tout pour posséder. Le premier avortement pratiqué sur sa voisine Ginette (Marie Bunel) une fois achevé, elle lui demande : « Dis-moi, Ginette, le bout de savon qui reste, je pourrais le garder ? ». La chose s’obtient en luttant, et en transgressant. Le luxe ne se définit que par la transgression : on se souvient alors de la scène d’amour entre Lucienne et Pierre dans Les Noces Rouges. Dans un château devenu musée depuis Prosper Mérimée, les deux amants batifolent dans des draps de soie, au milieu des tableaux de collection et des cadavres de champagne. Si le désir d’avoir entraîne parfois la transgression, celle-ci n’est jamais exempte du concept de plaisir.

Le magasin des Bonnes Femmes est ainsi une image de la cage, tout comme la piscine qui est en fait leur aquarium, et l’omniprésence de la pendule amplifie l’ennui et la monotonie de leur existence. La première image de Violette Nozière, cette grille de l’appartement qui est en fait sa prison est assez comparable. Cependant, le personnage de Florence (Juliette Mayniel) dans Les Cousins, est réellement enfermé. À la fin du film, elle est filmée derrière les barreaux de la fenêtre en sous-vêtements : elle est un objet de foire, certes, mais aussi une prisonnière. Prisonnière de Paul, prisonnière de son oisiveté et de sa superficialité, elle est l’image de la femme soumise, reniant sa liberté dans le frivole irréfléchi.

Le poste de télévision est un objet plus tardif pour des raisons que l’on comprend aisément : il symbolise l’ennui des couples dans La Femme Infidèle et dans Les Noces Rouges. Mais c’est dans La Cérémonie qu’il prend une dimension toute particulière : en entrant dans sa chambre, Sophie allume immédiatement la télévision et entend « On ne peut être juste si l’on est humain ». Prélude au massacre final, cette phrase contient un début d’explication à celui-ci : le désir d’être reconnu en tant qu’humain pourrait alors balayer l’absence de justice ou de moralité. C’est aussi au travers du petit écran que l’on entend dans la chambre de bonne une émission pour enfant et un credo : « Dites non, non, non, non ! ». L’écran apparaît alors comme l’image de la puérilité de Sophie et de son conditionnement par de faux appels à la révolte. Elle reste impassible, tel un animal qui ne comprend pas, happée par l’image qui défile, et cette scène revient périodiquement montrant qu’il s’agit de l’une des activités principales du personnage.

Claude Chabrol perçoit cet instrument non comme un outil d’information ou d’apprentissage mais comme une formidable négation des consciences. Cet écran est le seul à pouvoir être regardé sans réflexion, sans compréhension : les autres choses qui nécessitent un savoir sont bannies par Sophie qui déclare : « J’aime pas les machines ». L’objet est alors presque vivant et doit se combattre comme un ennemi de taille, un ennemi auquel elle ne peut avoir accès, comme elle combat ses ennemis de classe.

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