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Rétrospectives > 15 novembre 2006
Du 26 octobre au 22 janvier, la Cinémathèque Française propose de redécouvrir le cinéma expressionniste allemand des années 1920/1930 et les influences considérables de ce courant esthétique dans l’ensemble du cinéma. À cette occasion, la programmation de la Cinémathèque s’organise selon trois axes : une sélection des œuvres emblématiques du cinéma allemand, l’intégrale de Murnau et une sélection riche et diversifiée de films qui se posent en héritiers de ce courant esthétique.
Sommaire :
Le Contrôle de l’univers, par Florian Guignandon, p. 1
Murnau, entre épouvante et persécution, par Chloé Larouchi, p. 2
L’Héritage expressionniste, par Clément Graminiès et Ophélie Wiel, p. 3
LE CONTRÔLE DE L’UNIVERS
Le moins que l’on puisse dire est qu’il n’y a pas de demi-mesure dans le cinéma expressionniste ou, plutôt, dans le cinéma allemand de ces années-là. Tout sent ici la terrible catastrophe ; la chute irrémédiable d’un être dans le chaos d’un monde qui va totalement l’écraser. L’une des constantes présente dans ce cinéma consiste à prendre une personne, homme ou femme, à un moment précis de sa vie, et à la regarder lentement mais sûrement sombrer dans les méandres d’on ne sait quoi. Ce cinéma est un cinéma de la catastrophe à venir, que cela soit sous une forme contemporaine et un tant soit peu réaliste, ou bien sous une forme totalement fantastique, surnaturelle, à l’image de ces créatures qui hantent les écrans allemands de cette décennie, à savoir les Nosferatu, Golem et autres êtres pour le moins inquiétants.
Ce que l’on nomme l’expressionnisme n’est donc pas qu’une histoire de jeux de lumières ou qu’une esthétique de lignes tranchées qui scandent l’espace. C’est aussi le portrait d’une époque, c’est-à-dire un cinéma réaliste, faisant un constat d’un certain état de la société. C’est pourquoi il serait réducteur d’uniquement faire un parallèle entre ces films et le courant expressionniste tel qu’il a existé dans la peinture allemande. Car il est certain que l’Allemagne qui est représentée dans ces films fait écho à celle que dépeint Brecht, ainsi qu’à celle que représentent les peintres de la Nouvelle Objectivité allemande, à savoir, entre autres, Georges Grosz, Otto Dix et Max Beckman, dont les thèmes et l’iconographie sont proches de ce que l’on peut voir chez certains cinéastes, que cela soit la grande ville, la débauche, l’alcool, le sexe. Certains types de personnages sont récurrents à la fois sur la toile et sur l’écran ; par exemple, le personnage type du gros vicelard ventru qui, parce qu’il a du fric plein les poches, peut se permettre d’entretenir une maîtresse, une prostituée, une actrice ou une danseuse.
Le théâtre, la peinture et le cinéma font tous les trois le constat suivant : l’Allemagne est au bord du gouffre. Si des êtres comme Mabuse (Fritz Lang) et Loulou (Pabst) peuvent mettre à mal tout l’équilibre d’un monde, d’une société, c’est qu’ils profitent du fait que cette société ne tienne pas vraiment sur ses pattes. Le génie d’un Lang quand il fait M le maudit, c’est de prendre un fait divers, certes on ne peut plus grave, afin de nous montrer l’état d’un pays au bord du gouffre. Dans Mabuse et dans Loulou, nous sommes plongés dans un monde décadent. Ce ne sont qu’alcool, fêtes illégales, jeux d’argent, jeunes beautés périssables, bourgeoisie vacillante en mal de sensation. La rupture est proche.
Mabuse et Loulou sont ceux par qui le scandale arrive. Autour d’eux s’entassent les cadavres. Consciemment ou inconsciemment, leur existence représente un danger pour la société dans laquelle ils vivent. En cela, ils sont un pur produit du cinéma de cette période, car ils sont eux aussi, à leur façon, des Nosferatu, des Golem. Eux aussi sont des monstres. La blancheur et la lumière de Loulou, son rayonnement, sont un danger, et ce au même titre que l’ombre se déployant sur la ville dans le Faust de Murnau. Ils perpétuent cette croyance selon laquelle un individu possédant des pouvoirs maléfiques va corrompre et empoisonner le monde de l’intérieur.
Mabuse est donc celui que l’on redoute, cette chose indéfinie que l’on craint justement à cause du mystère qui l’entoure. Mabuse est celui qui, dans ce monde industriel et soi-disant moderne, ravive les pires superstitions, et nous rappelle que nous ne sommes que des animaux apeurés courant dans le néant. Quel est cet être qui peut prendre comme cela le contrôle de nos esprits et nous fait ainsi agir selon sa volonté ? Quel est cet être qui a choisi d’infiltrer les milieux du jeu clandestin, c’est-à-dire d’œuvrer justement là où le vice s’est installé ? De son côté, Loulou est celle qui brille dans la nuit. Elle est celle qui attire de façon irrésistible le vicelard patenté et met à mal par sa puissance sexuelle le monde bourgeois et ses conventions on ne peut plus vacillantes.
Mabuse et Loulou sont au centre des choses. Le monde gravite autour d’eux. Mabuse ayant volé des documents confidentiels est alors en mesure de faire la pluie et le beau temps sur les cours de la bourse. Déguisé, comme toujours, il est au centre des boursiers, calme, impassible, regardant s’affoler les courtiers : il est celui qui a le contrôle. Il est en hauteur, tel un roi qui trône légèrement en retrait afin de contempler son œuvre, ce dont il est responsable. Mabuse triomphe. Ces boursiers, qui font la pluie et le beau temps, s’agitent comme des insectes grotesques à cause de lui. Il a d’une certaine façon droit de vie et de mort sur le marché, sur l’économie, sur cet équilibre fragile qui menace à chaque instant de rompre et de plonger dans le chaos toute la société. Loulou est quant à elle au centre des choses en tant qu’elle est lumière et pur désir. Autour d’elle s’agitent les hommes. Il faut voir le nombre incalculable de fois où on la touche, où on l’enlace, avec plus ou moins d’élégance. Loulou ne se défend même plus, ne repousse pas les multiples assaillants qui sont comme hypnotisés par ce pur appel de la chair. Loulou accepte cela car elle sait que c’est une fatalité, que tel est son destin et que rien ne pourra le changer. Elle sait qu’elle est condamnée, et marche vers la mort. Mais elle sait aussi que cela est un pouvoir qui lui permet d’avoir un tant soit peu l’illusion de contrôler ce qui l’entoure.
Ces personnages que nous voyons vont donc se diriger avec une logique implacable vers la folie ou vers la mort. Mais ce ne sont pas des personnages comme les autres : ce sont des êtres exceptionnels qui déploient un magnétisme qui annihile ceux qui les entourent. Le docteur Mabuse, sous divers déguisements, fréquente les cercles de jeux clandestins et, grâce à un don pour l’hypnotisme, arrive à contrôler le cerveau de ceux avec qui ils jouent, et peut alors tranquillement s’octroyer les gains. Mabuse, par son regard et diverses formules obscures, contrôle les réactions des hommes, leur fait prendre une voie qui n’a pour but que de servir ses propres intérêts. Il est donc celui qui contrôle les destinées, et ce consciemment, considérant que dans une société décadente, sans valeur, certains hommes d’exception sont en droit de s’approprier la vie d’autrui au nom d’une idée supérieure. Lorsque l’on demande à Mabuse ce qu’il pense de l’expressionnisme, celui-ci répond qu’il considère cela comme un jeu. Selon lui, tout, dans la société, n’est que jeu ; rien n’a d’importance. Les innovations, qu’elles soient artistiques ou pas, ne sont que des enfantillages, des passe-temps minables que méprise un individu supérieur tel que lui.
Mabuse est le grand ordonnateur du chaos. Il est l’homme supérieur, l’homme qui joue avec les destinées humaines. L’homme supérieur répond à une logique supérieure. Les coups qu’il met en place sont d’une incroyable intelligence. Il ne laisse rien au hasard. Tout est calculé à la seconde près, tel un mécanisme parfait, bien huilé. L’intelligence supérieure, c’est une intelligence qui nie les sentiments humains les plus simples, c’est une intelligence froide qui n’est que calcul. Mabuse ne vise que la finalité. Tous les moyens mis en œuvre servent cette cause finale. Il se doit d’être l’homme sans faille et il attend de ses collaborateurs la même intelligence, la même froideur. D’où sa colère en voyant que l’un de ses assistants prend de la cocaïne. La drogue trouble les cerveaux, les perceptions. Elle est donc à bannir, car quiconque veut jouer avec les destinés se doit d’être le plus lucide possible. De même, la jeune femme qui est éprise de lui n’a que ses yeux pour pleurer. Mabuse ne lui accorde aucun regard, et lui passe un savon alors qu’elle pleure face à lui car, étant en retard pour sa mission, elle risque de mettre à mal le plan d’ensemble dont elle est un des rouages. Mais lui qui souhaite être plus qu’un homme et se distinguer ainsi de cette affreuse masse grotesque que sont les autres, ne peut échapper aux sentiments premiers et communs à tous. C’est parce que Mabuse tombe amoureux de la comtesse que la parfaite machine huilée qu’est l’organisation de son existence se met à battre de l’aile. Lui qui souhaiterait avoir la maîtrise totale est pris par des sentiments qu’il ne peut contrôler et dont il ne peut se défaire. Parce que la banalité humaine pointe le bout de son nez, l’incroyable machination machiavélique de Mabuse n’a alors que peu de temps à vivre.
Loulou a elle aussi, à sa façon, un pouvoir hypnotique, une capacité à exercer une emprise sur ceux qui l’entourent, et plus particulièrement sur les hommes. Son charme, sa beauté, son pouvoir érotique sont ce qui fait sa force, mais ce qui la mènera aussi à sa perte, à son anéantissement. Bien sûr, un film comme celui-là n’aurait jamais été possible sans le magnétisme extraordinaire de la sublime Louise Brooks, dont l’interprétation contribue à faire de Loulou le chef-d’œuvre de Pabst, cinéaste par ailleurs assez inégal. Car Louise Brooks a des épaules, Louise brooks a un dos, des mollets, ainsi que des bras que ne cessent de serrer tous ces hommes qui l’entourent. Elle crève l’écran, telle une lumière dans la nuit sur laquelle viennent se carboniser ces misérables insectes que sont les hommes.
Le docteur qui décide finalement d’épouser Loulou sait parfaitement qu’il court au suicide. Il en a conscience et le dit par ailleurs clairement au moment de prendre cette décision. Il sait qu’il est fou de cette femme, qu’il ne peut vivre sans elle, mais qu’elle va, et ce malgré elle, l’anéantir. La scène qui précède cette décision révèle à quel point l’emprise qu’a Loulou sur cet homme est arrivée à un point de non-retour. Alors qu’il a décidé de se marier avec une femme tout ce qu’il y a de plus convenable, le docteur se rend avec sa future épouse au spectacle de music-hall dans lequel joue Loulou. L’apercevant avec cette femme, Loulou pique alors une pure crise de jalousie, refusant de monter sur scène, et mettant du coup à mal la cohésion du spectacle. Le docteur décide alors d’aller lui parler et de la raisonner. Il la trouve dans une loge, en costume de scène, allongée, pleurant de colère et de tristesse. Mais dans la position où elle est et dans le costume qu’elle porte, Loulou est avant tout incroyablement désirable. Allongée sur le ventre, son dos est quasiment nu. Le docteur assis sur le fauteuil est comme assommé par ce qu’il voit, par cette femme. Loulou tapant des pieds avec colère, dévoile malgré elle ses mollets que le docteur contemple, comme fasciné, avant d’éclater de rire, comprenant que ce corps de femme qui s’agite face à lui l’a totalement envoûté. Il ne peut que l’épouser, tout en ayant conscience de la folie d’une telle entreprise. Cette scène est un pur chef-d’œuvre de mise en scène et un parfait exemple de la complicité qui a pu unir Pabst et Louise Brooks. À travers le mouvement frénétique de charmants mollets dénudés, Pabst et Brooks ont réussi à faire ressentir toute la puissance érotique de cette femme, et comment ce charme est une malédiction pour elle et pour les hommes, une malédiction à laquelle il est impossible de résister.
Une scène dans Loulou fait inévitablement, l’espace de quelques instants, penser à Mabuse. Alors qu’elle est jugée pour avoir tué l’homme qu’elle venait d’épouser, Loulou doit affronter le verdict. Debout dans le box des accusés, elle fixe d’un regard impressionnant le juge qui doit prononcer la sentence. Dans ce moment désespéré, afin de reculer un verdict qui ne peut qu’être fatal, Loulou essaye donc de faire du charme, imaginant on ne sait quoi. Ce réflexe instinctif, ce réflexe de survie, est révélateur de ce qu’est la nature première de cette femme : une séductrice. Dans ce regard qui espère on ne sait quoi, il y a quelque chose de grotesque (comment peut-elle penser qu’elle pourra changer quelque chose à ce qui ne peut qu’advenir ?), et quelque chose qui se révèle être un pur instinct animal. À voir la tête du juge, on comprend qu’elle a réussi à l’ébranler, qu’elle ne l’a pas laissé indifférent. Mais elle échouera. Car Loulou est en fait un petit animal faible. Elle évolue dans un univers hostile. Elle n’a ni griffes, ni dents pointues : elle n’a que son charme, son magnétisme et sait qu’il est l’unique chose qui lui permet de se défendre ici-bas. À travers ce regard, et à la façon de Mabuse, elle cherche à prendre le contrôle d’une âme humaine, à l’hypnotiser afin de servir ses intérêts, afin de tout simplement sauver sa peau.
Ce que l’on appelle le cinéma expressionniste allemand n’est donc pas qu’une histoire d’esthétique et d’expérimentations formelles. À l’image de la peinture et de tous les autres arts de cette époque, il est le reflet de la société et d’un certain état d’esprit propre à la culture allemande. Beaucoup de ces films mettent en scène des personnages ambigus et maléfiques qui semblent jouer avec l’existence d’autrui. Comme le dit Lotte H. Eisner dans L’Écran démoniaque : « Ainsi se trouve provoquée l’éternelle attirance vers ce qui est obscur et indéterminé, vers cette réflexion spéculative et ruminante appelé "Grübelei" qui aboutit à la doctrine apocalyptique de l’expressionnisme. »
Florian Guignandon
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