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« Il n’y a pas une censure, mais des censures »
Entretiens > 6 mars 2012
Du 9 au 17 mars, à l’occasion de la 6ème édition du festival Zoom Arrière, vous proposez à la Cinémathèque de Toulouse une programmation qui dresse un panorama des différentes censures telles qu’elles s’exercent au cinéma. Pourquoi insistez-vous sur le pluriel ?
Il n’y a pas une censure, mais des censures – et c’est pourquoi nous parlons de « films interdits ». D’abord différents types de censure : un film peut être complètement interdit (même détruit comme Le Pré de Bejine de Eisenstein), mutilé (et donc exister dans plusieurs versions plus ou moins longues), autorisé avec des restrictions (suivant les âges, suivant les territoires, suivant les circuits de distribution). Il peut être contraint à une sortie ultra-confidentielle (très peu de copies, pas de presse) ou voir sa sortie reportée, et peut bien sûr, avant même d’être terminé, subir toutes sortes de contraintes : au niveau du scénario, du choix des acteurs, du montage, et bien entendu en termes économiques.
Par ailleurs, la censure ne peut se comprendre que si l’on connaît la société qui l’applique, ses tabous, ses valeurs, et bien sûr la nature du régime politique. Si l’on ne parvient pas à s’immerger dans un contexte politique et culturel particulier – celui de l’interdiction – il peut être très difficile de comprendre pourquoi un film a été censuré. Les « films lapins » par exemple, ces films est-allemands réalisés dans les années 1960 en RDA et interdits par le régime. Pas facile aujourd’hui de comprendre la dimension sulfureuse de ces œuvres... Ils proposent une vision de la jeunesse allemande alors complètement iconoclaste : des jeunes qui doutent de l’avenir, qui s’intéressent plus à leurs histoires d’amour qu’à la construction d’une société communiste, qui ont d’autres valeurs que le travail. Cela faisait désordre à Berlin-Est dans les années 1960 !
Enfin, notre programmation veut aussi montrer qu’il n’y a pas qu’une seule censure qui descendrait du sommet de l’État. Il existe également une censure orchestrée par des groupes de pression – l’un des exemples les plus emblématiques est peut-être la réaction des associations de catholiques intégristes qui ont tout fait pour empêcher que La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorsese ne soit distribuée en France – allant même jusqu’à mettre le feu aux salles de cinéma qui projetaient le film. Et bien entendu, il existe aussi une autocensure, beaucoup plus difficile à cerner, et donc à montrer : censure dans les têtes. Quand les artistes et ceux qui les produisent intègrent les tabous de leur société et s’interdisent a priori de traiter certains thèmes ou d’aller à contre-courant des idées ou des formes artistiques communément admises, on peut peut-être considérer que c’est la plus grande victoire de la censure...
Quelles problématiques se sont posées selon vous pour la censure française, des années 1930 aux années 1970 ?
Une succession de cas particuliers qui illustrent nos peurs ! Et c’est ce que nous avons voulu mettre en avant dans la programmation : des films soviétiques interdits dans les circuits commerciaux jusqu’en 1945 par peur des Rouges (mais diffusés dans le réseau des ciné-clubs) ; les films français d’avant-guerre interdits par le gouvernement de Vichy sous prétexte qu’ils étaient responsables de la défaite de la France (La Grande Illusion et Le Quai des brumes) ; la question de la religion avec Je vous salue Marie et La Religieuse, considérés comme blasphématoires par des associations intégristes ; les films érotiques et pornographiques avec l’apparition du X-age en 1976 (et auxquels nous consacrons une section spéciale : « ciné clandé ») ; et bien sûr la guerre d’Algérie, très présente dans notre programmation et qui fera l’objet d’une journée d’étude (le 15 mars) avec des historiens, des témoins, et des cinéastes. La guerre d’Algérie reste une blessure de notre mémoire, et le cinéma témoigne, aujourd’hui encore, de la difficulté de parler de cette guerre et de la représenter.
Que pensez-vous de l’adage (surtout valable pour le code Hays) qui veut que la censure ait pu être stimulante en termes de créativité ?
Je ne sais pas si c’est un adage, mais c’est une vraie question que posent non seulement le cinéma hollywoodien de la période du code Hays, mais tous les cinémas soumis à une puissante censure – il suffit de rappeler ce qui s’est passé de l’autre côté du rideau de fer dans les années 1960 par exemple, et l’incroyable inventivité des cinématographies polonaise, tchécoslovaque ou soviétique, ou de citer l’extraordinaire richesse du cinéma iranien aujourd’hui. Continuer à créer à la fois sans se renier et sans être bâillonné implique souvent pour les artistes une capacité décuplée à contourner, suggérer, détourner. Et comme disait Robert Doisneau, suggérer, c’est créer ! En même temps, on ne peut évidemment jamais souhaiter l’application d’une censure. Et de toutes façons, la liberté d’expression n’est jamais définitivement acquise : elle n’est ni naturelle, ni évidente. Elle est toujours une conquête et demande une extrême vigilance.
Propos recueillis par Clément Graminiès.
Remerciements à Jonathan Fisher.