Le seul indicateur temporel est que l’histoire se passe pendant la Révolution orange, lors de la proclamation des résultats du second tour de l’élection présidentielle en Ukraine. Orangelove est d’ailleurs le seul film ukrainien répertorié traitant de cette protestation populaire et pacifique de novembre 2004. Pourtant, le cinéaste se défend d’avoir réalisé une fiction politique. Alan Badoyev fait le choix d’éclipser l’événement de l’Histoire pour se concentrer sur une fable étonnante. Si le sujet du film n’est pas directement la Révolution orange, il aborde explicitement celui du SIDA, qui bénéficie d’un traitement radicalement distinct de notre national Les Nuits fauves de Cyril Collard. Au contraire, la distance plastique installée rappelle le film singulier The Fountain de Daren Aronofsky.
Elle est ukrainienne et lui est russe, dans la vie comme dans la fiction, et cette union métissée n’est pas à priori gratuite. Le film repose essentiellement sur ce tête à tête, les protagonistes sont quasiment les seuls êtres de chair visibles. Cette focalisation participe à la matérialisation du sentiment amoureux. Car d’une manière générale, le film travaille sur la métaphore, en cela il use des qualités intrinsèques du cinéma pour rendre compte de l’intériorité des personnages. Malheureusement une telle ambition se réalise au prix d’une artificialité qui embarrasse parfois. Notons des audaces de forme : une temporalité éclatée par des flash-backs et des flash-forwards, et une lumière très travaillée, qui sert d’outil de narration.
Mais une déclinaison trop systématique de la grammaire cinématographique vient appesantir le tout : inserts injustifiés, plongées et contre-plongées, trucages en 3D… Cette gymnastique de l’image ne cherche pas une cohérence, elle est démonstration formelle, elle repose sur une efficacité de séquences clipées dans lesquelles la musique est omniprésente. C’est d’ailleurs avec de clips musicaux que Badoyev a fait ses premiers pas de réalisateur. Finalement, les intrépidités figuratives instaurent un degré de lecture qui épouse le niveau du scénario : l’apparente irréalité des images justifie l’invraisemblance narrative. Et parfois l’émotion attendue se fond dans la substance formelle du film.
Orangelove est un conte romantique, pas à l’eau de rose, mais au jus d’orange. Acide et inventif, le scénario se structure de rebondissements rocambolesques. Le dénouement tragique fait écho au mythique Roméo et Juliette, qu’une fin trop faible vient déshonorer.
Laurine Estrade