Où les films de Pierre Etaix sont-ils passés ?
Dossiers > 29 janvier 2008
« Pierre Etaix a retrouvé le cinéma comique en son point de décantation » - François Mauriac, 1963
« Vu au cinéma Le soupirant qui est excellent –… C’est une suite de surprises très amusantes (…) » - René Magritte, 1963
« Etaix est un ‘cas’. Une chance manquée pour le cinéma » - (Dictionnaire Tulard)
Dans la famille des grands comiques du cinéma mondial, il y a Charlie Chaplin, Buster Keaton, Laurel et Hardy, Harold Lloyd et d’autres encore ; il y a le père à tous, celui qui a inventé l’élégance comique à l’écran loin des sempiternelles tartes à la crème, le français Max Linder. Dans le prolongement de ces géants du slapstick, il y a bien sûr Jacques Tati et Pierre Etaix. Or l’œuvre du cinéaste-acteur Pierre Etaix est encore assez méconnue. Déjà peu diffusée, elle risque maintenant, pour des raisons juridiques complexes et « tragi-comiquement pas drôles » d’être encore, pendant de nombreuses années, invisible.
Dessine-moi un film de Pierre Etaix
Pierre Etaix a fait ses armes au music hall, comme Chaplin, Tati, Bourvil, Keaton… Dès le début des années cinquante, il monte à Paris pour faire du cinéma. Il est alors gag man sur Mon Oncle et la silhouette aujourd’hui mondialement célèbre de Jacques Tati avec son parapluie, c’est Etaix, caricaturiste dessinateur, qui l’a croquée. Il rencontre durant cette période Jean-Claude Carrière. Ensemble, ils vont écrire une des plus belles pages du cinéma français. En 1961, Etaix tourne son premier petit film, Rupture, un bijou qui est projeté en première partie de La Guerre des boutons d’Yves Robert. Un autre court, Heureux anniversaire, et le voilà filant à Hollywood pour recevoir une statuette aux reflets or : l’Oscar du meilleur court métrage. Suivront des longs métrages délicieusement originaux - Le Soupirant, Yoyo, Tant qu’on a la santé, Le Grand amour - qui prennent le contre-pied de la Nouvelle Vague mais sont admirés par l’un de ses plus éminents représentants, Jean-Luc Godard, qui classe Yoyo parmi les 10 meilleurs films de l’année 1964.
Le Soupirant ou comment tomber amoureux sans plus attendre, Yoyo ou le cinéma qui mêle son burlesque à l’univers poétique du cirque traditionnel, Le Grand amour ou comment aimer quotidiennement toujours… Il invente un personnage, Pierre, un dandy dont la silhouette rappelle Max Linder, un timide, un rêveur, un doux, forcément un inspiré. Pierre cueille une simple fleur et c’est une ribambelle de catastrophes assurées, Pierre aime et c’est très compliqué, Pierre veut se marier et ça le rend méditatif, Pierre rêve de sa secrétaire et part travailler le dimanche, Pierre décide de rompre avec sa fiancée et finit par se rompre le cou, Pierre veut fêter l’anniversaire de sa femme et sombre en plein embouteillage. Pierre ne fait donc jamais ce qu’il a pensé faire. Le personnage bouleverse la mise en scène, fond et forme, et Pierre Etaix montre avec brio de quelle façon il a digéré les Chaplin et Keaton pour en donner une saveur toute contemporaine. La bande sonore n’est pas en reste, une des plus délectables du Septième Art…
En 1969, Pierre Etaix tourne Pays de Cocagne, un échec commercial et critique, pour certains aujourd’hui injustifié. Pierre retrouve alors le chemin du cirque et sa carrière de clown. Il crée avec sa femme Annie Fratellini, L’Ecole du Cirque, la première de ce genre. Il revient de temps en temps au cinéma, mais rarement ; alors, il continue à dessiner, illustrer, caricaturer. Dans un monde parfait, l’on pourrait s’attendre à ce que ces films soient repris prochainement dans le cadre d’une rétrospective exceptionnelle : Pierre Etaix lui-même viendrait parler de son œuvre, Jean-Claude Carrière pousserait du coude son complice pour relater quelques anecdotes croustillantes, ces mêmes films sortiraient prochainement en dvd et Jerry Lewis et Woody Allen rendraient hommage à la délicatesse de Pierre dans des films réalisés en bonus. Enfin, dans tous les festivals du monde et de la terre entière, les spectateurs crieraient « Pierre ! Pierre ! » et Yoyo surgira sur l’écran, comme avant… Et bien, non…
« Etaixement » compliqué
Pierre Etaix va fêter ses 80 ans en 2008. Aucune rétrospective, aucune sortie ou ressortie, en salle, en DVD : rien n’est annoncé pour les mois à venir. Des rumeurs circulent, des envies de voir, de revoir, et des interrogations. Cela va faire maintenant dix ans que les films de Pierre Etaix sont pratiquement invisibles, difficilement accessibles et ils risquent aujourd’hui un purgatoire de plusieurs années supplémentaires. Des gens qui connaissent « le cas Pierre Etaix » ajouteraient, pathétiques : c’est une histoire de droits, de droits d’auteur.
Alors, pourquoi le public ne peut-il plus voir les films de Pierre Etaix ?Parce que l’un des réalisateurs français les plus respectés et admirés à travers les cinq continents n’a plus de droits sur ses films, tout bêtement. A ce jour, c’est une société - même pas celle qui a produit les films - qui possède les droits exclusifs, pour le monde entier, des films de Pierre Etaix. Elle refuse toute initiative et ne se préoccupe nullement de valoriser l’œuvre de ce grand cinéaste (cf Serge Toubiana). Pierre Etaix n’est pas le seul à ne plus pouvoir montrer ses films : souvenons-nous de l’affaire Buster Keaton, dont les oeuvres n’ont pu être récupérées que post-mortem. De l’humour noir à l’état pur.
Sur son blog, Serge Toubiana peut alors légitimement se poser certaines questions : « Comment se fait-il qu’un cinéaste, plus de 30 ans après qu’il a réalisé ses films, ne puisse avoir accès aux négatifs dans le but de les restaurer ? Qu’est-ce qui fait que l’on puisse faire main-basse sur des films, sans se soucier de la volonté légitime d’un auteur de les faire renaître ? ». Laisser des négatifs dans une boite, les laisser là vingt ans, ne peuvent-ils pas s’abîmer, se détériorer ? Une restauration est donc nécessaire et urgente. Celui qui a consacré sa vie à réaliser des films pour faire rire aux éclats le public ne peut plus le faire rire, ne peut plus le voir rire et le public ne rit plus de la même façon. Pierre Etaix devait penser que Le Soupirant, Yoyo ou Le Grand amour ne dormiraient jamais dans un coin puisqu’ils avaient l’art si drôle de réveiller le public de sa torpeur quotidienne.
Le public… N’est-ce pas aussi un affront qu’on lui fait en lui dérobant le droit de rire dans les salles de cinéma ? Le droit de découvrir ? Le droit de voir ? Le droit d’aimer ? Le droit de raconter aux autres qu’un film de Pierre Etaix, c’est encore mieux que ce que les critiques ont pu écrire ? Le droit de rêver ? Le droit d’en parler ? Le droit d’applaudir ? Le droit de rendre hommage ? Le droit d’être un spectateur, simplement ?
Carole Wrona
Pour plus d’informations concernant cette histoire :
www.lesfilmsdetaix.fr
Ainsi qu’un court métrage avec Jean-Claude Carrière et Pierre Etaix :
lien
Un court réalisé lors de la projection de Yoyo, restauré : lien
Pour signer la pétition : www.lesfilmsdetaix.fr
Le blog de Serge Toubiana concernant l’invisibilité des films de Pierre Etaix : blog