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Le film de la semaine
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The Great McSturges

Preston Sturges (par Marc Cerisuelo)

à la Cinémathèque du 4 au 22 juillet 2007

Rétrospectives > 11 juillet 2007

Ce n’est pas tout à fait un inconnu que la Cinémathèque française redécouvre en ce mois de juillet propice au rire et à la comédie. Preston Sturges fit déjà l’objet d’une rétrospective en... 1982. Il faut dire que le cinéaste fut sans doute l’un des moins prolifiques de sa génération : d’abord scénariste pour la Paramount (et pas des moindres), il ne réalisa ensuite que treize films, dont huit en quatre ans, les années de guerre. Certains d’entre eux rappelleront quelques souvenirs aux cinéphiles – Les Voyages de Sullivan et la mèche blonde de Veronica Lake, Infidèlement vôtre et les crises d’hystérie sadique de Rex Harrison –, mais la plupart restaient encore invisibles en France jusqu’aux récentes éditions DVD. Une aberration lorsque l’on sait que Sturges est l’objet d’un véritable culte aux États-Unis, et surtout, qu’il révolutionna la comédie américaine pour l’amener en douceur vers les chefs-d’œuvre des années 50. Sturges mélangeait à un rythme effréné, jamais vu jusqu’à alors, tous les styles de comédie, du burlesque au cartoon, en passant par la satire et le comique langagier. Retour sur ce cinéaste d’avant-garde avec son spécialiste français, Marc Cerisuelo.


II - Une esthétique frénétique : Le style, c’est l’homme

Le propre du génie n’est pas de faire dans la mesure. Avec Preston Sturges : on tombe, on explose, on ruine une pièce, une voiture, une loge, plusieurs wagons de train, on réunit une troupe à l’écran et on les fait parler plus vite que son ombre...

Suivant cette conception américaine de l’auteur, quels sont les traits propres aux scénarios sturgésiens ? Y a-t-il un lien entre ses scénarios écrits et ceux réalisés ?

Il a eu la chance de faire ce qu’il a voulu. Selon la métaphore de Billy Wilder, pourquoi ne reste-t-on pas scénariste ? Être un bon scénariste c’est bien préparer le lit et au moment de coucher avec la fille, c’est un autre qui couche avec. Pourquoi ? Dit à la Wilder, de façon viennoise, c’est l’idée que, au-delà du plaisir personnel, si on est bon, le lien entre l’écriture et la réalisation doit être ténu.

Pour répondre à la question de manière plus scolaire : il y a un aspect thématique et un aspect plus ou moins lié au style. En ce qui concerne la thématique, c’est une vision de l’Amérique à la fois extrêmement tendre et très satirique et caustique. Sturges se considère comme Américain. C’est son côté homme d’affaires. Il a voulu et gagné beaucoup d’argent en bon Américain. Sturges, ce n’est pas l’artiste qui plane.... Il y a toujours des milliardaires dans ses films. Cette thématique américaine conçoit le riche comme Emerson, l’écrivain philosophe transcendentaliste américain le concevait comme l’idéal de l’humanité. C’est l’inverse d’une vision marxiste de la société. Le riche, c’est nous en mieux. Il peut tout se permettre. Emerson le dit à propos de la lecture. « Quand nous lisons, nous nous comportons comme des riches », dit-il. Thoreau dira un peu la même chose ; le matériel ne suffit pas ou plutôt le riche serait celui qui fait de son temps de loisir quelque chose, c’est-à-dire l’idéal de l’humanité, plus que le temps de loisir lui même. Sturges participe de ce mouvement-là. Il n’est pas non plus béat devant les riches, car ils montrent leur inadaptation, leur séparation du monde. Il a inventé des personnages de milliardaires magnifiques. Dans The Palm Beach Story, Rudy Vallee fait les comptes, mais cela n’a strictement aucune importance. L’argent tombe comme une sorte de corne d’abondance.

Si ce lien avec l’argent vient bien du « génie de l’Amérique » comme vous venez de le rappeler, Sturges ne le déconnecte pourtant jamais d’une éthique plus large, qu’il voudrait propre à tous les Américains. C’est caractéristique pour moi dans Infidèlement vôtre avec le personnage du détective privé, métier que le héros chef d’orchestre méprise, bien que le détective soit un véritable mélomane. Une autre forme de génie américain plus populaire et plus partagé qu’on ne croit...

Sturges reprend ainsi, à son compte, le thème du mélange entre la culture populaire et la culture d’élite. C’est typiquement américain. Il peut mettre effectivement du Wagner dans The Lady Eve au moment de la vengeance de Barbara Stanwyck dans le train et toute une série de haute culture qui traverse quelque chose qui est spécifiquement populaire. C’est typique du génie de Sturges, à travers ses dialogues et la construction de ses personnages. Il donne donc un style très nouveau, allumé, qui réoriente la relation charnelle qu’on peut avoir avec l’Amérique, qui doit trouver sa propre voie, en dehors de la voie européenne. Ce n’est pas seulement la voie de l’argent, du travail, l’image caricaturale de l’Amérique... C’est parce que Sturges a bien connu l’Europe, Paris et la culture européenne, qu’il est d’autant plus un authentique américain. C’est inédit dans l’histoire du cinéma américain et de la comédie américaine.

Preston Sturges est aussi un très grand dialoguiste, très rapide. Seul quelqu’un qui a écrit ses dialogues peut les filmer comme cela. On le voit dans Miracle of Morgan’s Creek : l’ouverture, les personnages joués par sa compagnie d’acteurs, la Stock company. C’est extraordinaire ce remplissage de l’espace visuel et sonore. Là, le cinéma évolue. Ce qu’on va trouver en France dans la mise en scène du son, chez Godard par exemple, c’est déjà là, d’une certaine manière. Cette idée que le film rêvé, c’est celui où l’on voit énormément de choses mais aussi celui où l’on en entend autant. La surcharge n’est pas pesante. La forme sonore se déploie, je crois, comme jamais auparavant, sauf dans la rapidité des dialogues de Hawks. Mais Hawks doit beaucoup à la grande comédie américaine de Broadway, qui est un spectacle raffiné, sophistiqué mais qui n’a pas exactement la même charge naturelle que celle de Preston Sturges. Sturges réactive un profond magma populaire américain, qui apparaît beaucoup plus dans ses comédies que chez les grands écrivains de la fin du XIXe siècle comme Henry Adams, Henry James, Edith Wharton ou dans les grandes productions inspirés de Broadway.

Pour prolonger la réflexion stylistique, à partir du son, il y un autre travail de Preston Sturges qu’on peut appréhender. C’est tout le travail du cinéaste en lien avec le genre du burlesque dans sa transmutation dans le cinéma parlant américain. Je pense notamment à la scène du porche de Miracle au village lorsque les émotions du héros sont soulignés par la bande son ou encore dans Infidèlement vôtre, les conseils du chef d’orchestre en direction du joueur de cymbale qui l’enjoint à ne pas avoir peur de la vulgarité... Preston Sturges est un cinéaste qui ose !

Qu’est-ce qu’il fait qu’il modernise la comédie américaine ? Comment est-ce qu’il choisit de la revitaliser ? C’est ce qu’on vient de dire autour de la thématique américaine mais aussi, dans l’histoire du cinéma, la manière dont il se retourne vers le passé du cinéma comique, c’est-à-dire le burlesque. En fait, il injecte une véritable dose de slapstick dans la comédie américaine. Cette tendance est déjà présente dans la screwball comedy, dont il avait été un grand scénariste.

Il reprend aussi la veine sadique du burlesque. Plus le personnage a mal, plus c’est drôle...

Tout à fait, la réactivation du burlesque est toujours présente dans ses comédies. C’est le cas par exemple dans The Lady Eve, reprise d’une sorte de thème biblique comme le titre l’indique, et le générique avec le serpent, doté de claques et de maracas, qui descend l’arbre de la connaissance qui brise une sorte d’hymen en plongeant dans le O de Preston. Ce film luxueux tourné avec des stars parle de nos ancêtres, Adam et Eve, mais aussi de Chutes avec un C majuscule. Cette Chute se retrouve dans une série de chutes minuscules, véritables reprises du burlesque : Henry Fonda n’arrête pas de s’étaler dans ce film.

On retrouve cela dans Miracle au village avec les chutes à répétition du père qui élève seul ses deux filles et qui, lorsqu’il décide de botter les fesses d’une des deux, chute inexorablement...

Dans Miracle au village, il y a aussi une autre sorte de chute : une chute ascensionnelle lorsque l’héroïne qui, en chutant sur un pas de danse, heurte une boule d’un night club lors de la première soirée. Idée brillante : elle tombe par le haut...

Tout cela nous plonge dans l’importance récurrente de la métaphore allongée de la sexualité dans l’œuvre de Preston Sturges. Dans Miracle au village, elle succombe en une seule nuit.

Oui, mais c’est aussi la Nuit d’ivresse de Shakespeare...

Soit, mais avouez que plusieurs des références ne sont pas shakespeariennes. L’esclavage sexuel comme une possibilité de survivre dans Les Voyages de Sullivan par exemple...

La présence de la sexualité est majeure et tout à fait réelle. Pour revenir au style. Si Preston Sturges va vers l’amont avec le burlesque, il va aussi vers l’aval en étant le premier cinéaste de la comédie à entretenir une véritable relation avec le dessin animé, le premier à cartooniser la comédie américaine. On voit dans la plupart des films de la Paramount que les personnages jouent comme des personnages de dessin animé. Il existe des scènes et des musiques très caractéristiques du dessin animé. A cet égard, l’exemple canonique c’est au début de The Palm Beach Story avec le jeu du chat et de la souris entre Claudette Colbert et le milliardaire de la saucisse qui visite l’appartement, sur une musique conçue à la manière de celle d’un Tom et Jerry. Tom et Jerry qui viennent de connaître leur premier grand succès, immédiatement avant. Autre grand moment de cartoonisation très caractéristique dans le même film : quand l’héroïne décide de partir, après une nuit de réconciliation, pour mettre à exécution son projet, partir trouver un milliardaire en Floride. Au réveil, elle écrit à son mari que leur réconciliation ne change rien à la logique de la situation mais elle ne sait pas comment placer le mot. La seule idée qu’elle trouve c’est de prendre une épingle et de planter le mot sur l’édredon. Evidemment, elle réveille son mari avec l’aiguille. La scène qui suit est une poursuite à la Tom et Jerry. La même musique... Il tombe dans les escaliers, il descend en peignoir, etc... C’est une véritable scène de dessin animé et n’oubliez pas qu’il s’appelle Tom et qu’elle s’appelle Géraldine et que pendant tout le film on l’appelle Jerry. L’intention est manifeste. Pour finir sur ce point, l’héritier de Sturges, c’est Frank Tashlin, un cartooniste qui a créé le personnage de Porky. Dans les années 1950, il continuera l’aventure de Sturges. Lui sera peut-être le premier à mettre d’accord les tribus rivales de la cinéphilie française avec les grands articles de Godard d’un côté et de Robert Benayoun et Roger Tailleur. Il réunit la cinéphilie moderne autour de la comédie moderne en couleur. Il fait peut-être les films qu’aurait pu faire Sturges s’il avait continué : La Blonde et moi, 1956, sur le rock et La Blonde explosive, en 1957, sur le milieu de la publicité, avec Jane Mansfield.

Le mot anglais de « madcap comedy » définit-il cette cartoonisation ?

Non. La « madcap comedy » précède un peu Sturges. « Madcap » signifie écervelé, décervelé, décoiffé.

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