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Ciné-petit-fils

Serge Daney, 20 ans après

à la Cinémathèque Française du 20 juin au 5 août 2012

Rétrospectives > 19 juin 2012

Avec la rétrospective « Serge Daney, 20 ans après », la Cinémathèque Française revient du 20 juin au 5 août 2012 sur l’influence d’un des plus grands critiques français. Consacrer une rétrospective à un critique c’est considérer que l’acte de regarder, et de donner à comprendre le monde des images par le texte, n’est pas indépendant de l’acte de les recevoir, ni même de les faire ! Que cet acte est l’histoire même du cinéma, en même temps que son garde-fou le plus précieux. Le critique de cinéma relie le film au monde, l’amarre dans une réalité, en devient le garant. Cette rétrospective (après celle du Centre Pompidou à l’hiver dernier, qui avait rendu hommage à la revue Trafic, dont il était le fondateur), marque non seulement l’anniversaire des vingt ans de sa mort, mais aussi, la permanence de sa parole devant le flux fou des images, cinéma et télévision comprises – sa pensée résonnant de manière encore plus forte, vingt ans après, avec le déchaînement visuel des internets.


Serge Daney est né à en 1944, date charnière, début du monde moderne, de l’après-guerre. Vingt ans plus tard, en 1964, il fait son entrée comme critique aux Cahiers du cinéma, et dès 1981, il rentre à Libération et s’intéresse non plus seulement au cinéma, mais à la puissance de l’image, et notamment la télévision. Il créera même une rubrique en conséquence. Le réalisateur portugais Manoel de Oliveira résume bien l’apport fondamental de ce dernier à l’histoire de la critique : « Il se distinguait par un pouvoir “d’invention” capable d’arracher d’un film et même d’un seul plan le secret le plus caché et inattendu, comme surprenant le cinéma à l’intérieur du cinéma, tout comme celui-ci invente, à partir de la vie une autre vie, sans que jamais ses pieds ne quittent terre » (Cahiers du cinéma n° 458). Ce pouvoir d’invention fonde en quelque sorte la critique de cinéma comme acte indépendant de construction du monde, comme une sorte d’intelligence de la réception, alors qu’elle a pendant longtemps été liée à l’acte de la réalisation – la dernière grande école en date est celle de la Nouvelle Vague, dont tous les réalisateurs ont été des critiques de cinéma avant d’être réalisateurs. Ce n’est évidemment pas le cas de Serge Daney. Sa création se fait par d’autres biais. La place prépondérante du « je » dans ses analyses cinématographiques n’est donc pas anodine. Il se définissait ainsi lui-même comme « cinéfils », comme s’il avait été enfanté par les images qu’il avait vues. Pour Daney, les représentations visuelles créées par une société nous construisent ontologiquement. Il est ainsi souvent qualifié de moraliste des images. Car si le cinéma nous fait, mieux vaut-il (a)voir du « bon » cinéma, et c’est exactement ce que le critique a le devoir de mettre en lumière.

Il semble alors à prime abord extrêmement difficile de rendre compte de l’aspect protéiforme de l’influence d’un critique, d’une pensée, et encore plus d’une quelconque « moralité ». Car où va la pensée ? Comment se figure-t-elle par des images ? La Cinémathèque propose une réponse intéressante, en alliant des films classiques, à d’autres plus pointus et à certaines découvertes, ainsi qu’une journée d’études le 22 juin (avec une intervention de Pierre Eugène, rédacteur à Critikat), et un spectacle intitulé « La Loi du marcheur », ce qui est assez exceptionnel à la Cinémathèque. Il est assez habile d’intégrer un spectacle vivant à cette rétrospective quand on sait que Daney était essentiellement connu pour être un homme de parole, un conteur, un « griot », comme il aimait à se définir.

La programmation de films se décline sous trois aspects. Le premier étant des « films classiques », dont fait partie l’incontournable Rio Bravo (film sur lequel Daney a écrit son premier texte de critique à l’âge de dix-huit ans). À ce film se rajoutent des films incontournables pour le critique : La Règle du jeu de Renoir, Vertigo de Hitchcock, Les Contes de la lune vague après la pluie de Mizoguchi, Dodes’Ka-den de Kurosawa, ou encore un film moins connu de l’incontournable John Ford, Frontière chinoise. La deuxième partie de la programmation propose des films qu’il a découverts, notamment grâce à ses nombreux voyages. Daney est notamment un des premiers qui s’intéresse au cinéaste arménien Artavazd Pelechian, ainsi qu’à Stavros Tornes et son film Karkalou (film de « fiction sur la fiction »). Egalement, des films encore méconnus en France seront projetés, comme Boat People d’Ann Hui, mais aussi le film Ana, un film portugais de 1983, de Margarida Cordeiro, et d’Antonio Reis (qui fut notamment l’assistant d’Oliveira). Pour terminer cette programmation, les films dans lesquels Daney s’expriment sont également projetés et notamment le désormais très populaire Itinéraire d’un ciné-fils. Dans cet entretien filmé accordé à Régis Debray quelques mois avant sa mort, il explique d’une manière limpide ses idées générales sur le monde, et notamment le fait que la première image qui l’a touché n’est pas à proprement parler une image, mais une représentation du monde : l’atlas de la géographie, qu’il qualifie de « promesse », car il donne la faculté d’imaginer ce qui n’est pas encore connu… comme le cinéma le fait, en nous laissant entrevoir la promesse des milles variations de sensations permises par la vie, et en nous permettant ainsi d’être autre. « Le cinéma est surtout affaire de compassion et d’empathie », dit-il également dans le même entretien, en d’autres termes, le partage de sensation, qui semble fonder toute sa carrière.

Ce que développe la proposition de la Cinémathèque, c’est le cinéma considéré plus que jamais comme un repère et comme une expérience de vie partagée. Ce que jamais personne semble n’avoir aussi bien expliqué que Serge Daney. Ce qu’il nous en reste, ce sont les filiations qu’il tisse chez tous les cinéfil(le)s.

Natacha Seweryn


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