
Sherry Swanson sort de prison. Pour rentrer en ville, elle prend le bus et regarde, fascinée, la ville défiler derrière les vitres bleutées et embuées. Trois ans de pénitence pour en arriver là, à la lisière de la vie, dans un sas la dépressurisant vers la liberté. Celle-ci est cependant conditionnée à un contact quasi-quotidien avec un agent de probation et à un établissement en foyer spécialisé. Jeune mère de 23 ans, Sherry n’a qu’un désir en tête, retrouver sa fille élevée chez son frère et sa belle-sœur, tout en mettant à distance le désir renaissant d’héroïne : Sherry est soucieuse de s’extraire pour de bon de la dépendance et devenir la plus câline des mères. Problème, sa famille – méfiante et défiante – la tient ostensiblement à l’écart, comme gênée par cette réapparition intrusive. La menace est grande de voir cette pièce rapportée briser l’harmonie doucereuse du foyer petit-bourgeois.
Le portrait de la marginalité gentillette est connu, il ne déroge pas à la tradition hygiéniste d’un cinéma indépendant propre sur lui. Le corps damné est beau, jeune, pétulant. Les amis de passage se révèlent bourrus mais pas trop. De quoi donner un faible change au conformisme suranné de la famille : rebelles ou pas, tous sont matés. Ce lissage des aspérités sociales, pourtant le sujet central du film, est symptomatique de ces produits indépendants montés à la chaîne, chargés de bonnes intentions diluées dans une neutralité sédative. Arroser le récit de son quota de tourments et de déterminismes psychologisants relève d’une stratégie artificielle et, disons le, hypocrite. À trop vouloir aseptiser le malaise tout en l’encourageant maladroitement (les déterminismes familiaux font florès et surlignent la destinée inéluctable de Sherry), cet ersatz de Sue perdue à Manhattan ne témoigne que de sa démarche maladroite et restrictive. Pourtant, le film ne parvient pas à être dégueulasse.
On sait que la mièvrerie peut être plus obscène que la violence ou l’horreur lorsqu’elle est volontaire et planifiée. C’est ce qu’on appelle communément le mépris du spectateur. Or, SherryBaby ne semble pas relever de cette famille avilissante : elle ne prend pas en otage la bonne conscience émotive, elle tente tout au plus de la titiller avec gaucherie. Si cette distinction peut sembler n’être qu’une question de degré dans l’échec, elle permet cependant au film d’être regardable. Et ce, d’abord grâce à la performance de Maggie Gyllenhaal, récompensée par le prix d’interprétation à Deauville en 2006. L’actrice régule avec une grâce fragile le pathos du récit, lui rendant un semblant de crédibilité. Elle incarne avec talent une humanité moins factice que celles semées autour d’elle, en somme elle est l’élément de vie du film faisant presque oublier la facticité de l’ensemble. Bravo à elle. Est-ce cependant assez pour éluder une mise en scène inexistence et un scénario en pilotage automatique ? Tout dépend de l’indulgence du spectateur.
Emmanuel Didier