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Chroniques d’une vie ordinaire
Critiques > 12 avril 2006
Certains films pâtissent de la beauté de leur titre, témoignage d’une ambition démesurée que l’on ne retrouve pas dans la mise en scène. Ce fut le cas de Forty Shades of Blue d’Ira Sachs (2005), ou encore de La Vie promise d’Olivier Dahan (2001) qui n’avait de poétique que l’accroche, de bouleversant que la présence d’Isabelle Huppert. Avec un titre pareil, Something Like Happiness prenait le gros risque de la promesse faite au spectateur de lui offrir un film doux-amer, à la fois mélancolique et léger. Pari plus que réussi pour cette chronique réaliste d’une galerie de personnages tous aussi passionnants les uns que les autres.
Dasha, Monika et Tonik ont grandi dans un immeuble HLM de la République Tchèque. Aujourd’hui âgés d’une petite trentaine d’années, ils passent continuellement à côté de leur vie : Dasha, d’une nature fragile et instable, sombre peu à peu dans la folie, laissant ses deux jeunes enfants souvent livrés à eux-mêmes ; Monika, comme bon nombre de jeunes du pays, n’aspire qu’à migrer aux États-Unis, là où son petit ami déjà parti l’attend ; Tonik, le seul garçon, a fui le conservatisme de sa famille pour vivre avec sa tante dans une vieille ferme délabrée encerclée d’usines gigantesques, vestiges de l’Union Soviétique.
Tout en creux et en bosses, Something Like Happiness suit le parcours de ces trois personnages dont les destins s’entrecroisent puis s’entrechoquent, jusqu’au point de non-retour. En évitant le pathos souvent de rigueur lorsque l’on veut aborder à la fois le désespoir, le chômage et la folie, le réalisateur tchèque s’empare de son sujet avec toute la générosité requise. L’une des principales raisons de cette grande réussite tient du fait que Bohdan Sláma ne s’en est pas tenu à une chronique intimiste coupée des réalités sociales et économiques de son pays. Les tours des vieilles usines de l’ère soviétique obstruent l’horizon tout comme l’immeuble HLM est devenu la prison de ceux qui n’ont pas su ou pu s’adapter à la nouvelle donne libérale de leur pays. Tentés par l’ailleurs, par l’autre chose, les personnages se heurtent à des murs invisibles que l’on appelle « incompréhension », « solitude », « détachement ». Sans aucune fioriture – très peu de musique, une caméra toujours au plus près des personnages mais qui ne sombre jamais dans la complaisance –, Something Like Happiness préfère l’économie à la débauche de moyens. Pourtant réalisé avec une pléiade d’acteurs connus en République Tchèque (et par ailleurs tous excellents), ce second film sait convaincre aussi pour ses qualités formelles. La photographie, particulièrement soignée et signée Divis Marek, sait tirer tous les avantages d’une gamme de couleurs savamment exploitées pour rendre compte des multiples tonalités de ce film en tous points prometteur.
Clément Graminiès
Images © Negativ