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Chronique brésilienne
Critiques > 17 mars 2009
Reginaldo, Dario, Dinho, Dênis sont unis par un lien fraternel, mais sont tous nés d’un père différent et inconnu. Leur mère Cleuza les élève seule, et porte en elle son cinquième enfant, toujours d’un père sans nom. L’histoire prend place à São Paulo. À chaque séquence, l’histoire de l’un de ces garçons défile, jamais en même temps, et toujours en quelques plans rapides. Walter Salles choisit un montage parallèle, jusqu’à la fin du film, pour montrer ces vies qui possèdent une origine et un désir communs mais choisissent une route détournée. Il accentue ainsi le fossé qui sépare ces quatre frères, non seulement par le choix de sa mise en scène mais aussi à travers la violence de la ville et surtout, l’agressivité des dialogues.
Sans raccords, les vies de chacun s’expliquent au fil du film. Tantôt elles s’assemblent, se répondent. Tantôt elles s’affrontent. Reginaldo n’a pas la même couleur que ses frères, sa peau est noire. Il est le seul à chercher activement son père. Pour y parvenir, il erre dans les autobus, dans l’espoir de tomber un jour, sur lui. À dix-huit ans, Dario ne peut plus se présenter aux concours pour intégrer une équipe de football. Trop vieux. Il essaie, en vain, de changer sa date de naissance pour réaliser son rêve. Quant à Dinho, son père s’appelle Dieu. Il lutte sans cesse entre ses désirs et sa foi. Et pour finir, le seul père connu reste celui de Dênis, coursier qui, lui, pense à gagner sa vie pour nourrir son enfant. Reste à trouver le bon moyen.
Cleuza tente de réunir ses fils aux ambitions si divergentes. Elle est à la fois « père et mère », crie-t-elle à Reginaldo, le benjamin. L’unique moment où ses hommes se retrouvent, c’est chez elle, chez eux. Ils partagent ses lieux sans se connaître, ils ne se parlent presque jamais et préfèrent comme dialogue, l’insulte. Une tension naît de ces conflits. Ces vies grandissent côte à côte sans se soucier de l’autre, et souvent, elles se heurtent, sans se blesser, juste pour se provoquer. Et Walter Salles joue sur cette énergie qu’est la colère, pour la transformer dans sa mise en scène, en plans serrés, haletants. Même à l’intérieur de la maison familiale, le calme n’existe pas. Impossible de dîner en toute tranquillité, ni même de dormir. Dans ce vacarme permanent, Walter Salles filme cette famille sous plusieurs angles, accumule les gros plans, jamais fixes, et toujours de manière compulsive, comme pour conserver un rythme à son film. Cleuza voudrait apporter un père à chacun, mais tente de noyer cette absence dans la bière, la cigarette et le football.
Ce sport populaire, célèbre au Brésil et surtout vecteur d’espoir, forme un véritable élément fédérateur (par contre, suivre le jeu peut vite fatiguer l’œil non aguerri). Ensemble, les quatre frères y jouent, se renvoient la balle comme ils se renvoient leur mal-être, dans une joute verbale sans fin. Le football se transforme aussi en un jeu saint. Les joueurs prient avant d’entrer sur le terrain, ou dans les vestiaires. Ces gestes-là, la caméra les surprend, tout en marquant leur fugacité.
Une famille brésilienne cherche à décrire l’urgence qui règne à São Paulo. Une urgence sociale autant qu’urbaine. Impossible de reprendre son souffle dans cette ville. Comme ses habitants, d’ailleurs. Personne ne dort vraiment, il y a toujours un drame qui vient les réveiller. Les plans de la ville la montrent haletante, bruyante et dangereuse. D’ailleurs, les premières scènes du film s’enchaînent avec rapidité, comme pour baigner très tôt le spectateur dans cet univers. La caméra suit Dênis, le coursier, et déambule avec lui dans les rues de la ville, où parfois des morts jalonnent les routes. Au final, elle n’est jamais loin, la mort. Des autobus brûlent, des hommes se battent. D’autres survivent.
Bien sûr, la pauvreté alimente les discussions et afflige leurs vies. Par contre, Walter Salles la montre sans pathos, simplement l’ancre dans un quotidien, auquel ils sont bien obligés de s’accoutumer. Un quotidien composé de petits ou gros mensonges. Les frères se mentent, aux autres et à eux mêmes. Mais s’entraident, parfois. Quand l’un tombe et ne peut se redresser seul.
Les deux réalisateurs insistent pour montrer les deux faces du Brésil et souligner la difficile cohabitation entre la pauvreté et la richesse. Les deux se côtoient, se frôlent, se touchent. Pourtant, ils ne dressent pas un monde manichéen. Les personnalités, ici, se cherchent avec complexité. Ces frères réclament la présence d’une entité intouchable. Et pour les isoler davantage, le réalisateur joue sur les contrastes. Quand ses personnages baignent dans une foule, peu à peu, le son s’atténue pour devenir sourd, et le plan se resserre sur eux. Comme lors de ce dîner d’anniversaire surprise, où Dario fête ses dix-huit ans. Pour sa famille cela symbolise la majorité, mais pour Dario, la fin d’un rêve. Cette liesse se transforme, pianissimo, en un bruit sourd. Externe, la focalisation devient par ce bais, interne. Il en va de même dans l’utilisation des plans. Walter Salles et Daniela Thomas alternent plans larges et gros plans. Tous les personnages envahissent l’écran, peu importe s’ils entrent dans l’histoire ou non, en tout cas, ces visages appartiennent au Brésil. De ces contradictions se mélangent ainsi ces deux mots : frère et fratrie. Qui l’emporte ?
Une tension naît d’Une famille brésilienne. Une tension crescendo, prête à éclater. Braver les interdits, frôler la mort, mentir, cogner par obligation, voler pour le besoin, ces frères apprennent une leçon de vie, toujours au bord du gouffre. Comment savoir s’ils vont en sortir ? Comment savoir si ce pays va un jour, s’en sortir ? Walter Salles ne possède pas la réponse. Il s’interroge.
Bélinda Saligot
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