
Chuyia n’a que sept ans, mais sa vie n’a déjà plus de sens. Son mari vient de mourir, et il n’est plus question pour elle de jeux ou même de monde extérieur. A présent, elle doit vivre avec d’autres veuves dans un « ashram », sorte de gynécée peuplé de femmes fantômes vêtues de blanc et complètement chauves (les cheveux rasés étant synonyme de veuvage). Son arrivée provoque des remous dans cette maison close où les hommes n’ont pas accès. Car Chuyia, malgré son jeune âge, pose les bonnes questions : pourquoi n’existe-il pas de « maisons de veufs » ? Si ces femmes se considèrent comme à moitié mortes, ont-elles oublié qu’elles étaient aussi « à moitié en vie » ? Ces interrogations que rejettent la plupart des veuves troublent la plus jeune d’entre elles, Kalyani, qui est aussi la seule à avoir gardé ses cheveux et qui, la nuit, se prostitue pour payer les frais de la maison...
Le sujet de Water est extrêmement dur, mais il n’est jamais question pour Deepa Mehta de tomber dans le misérabilisme. Le portrait de ces femmes sans présent ni avenir, et qui arrivent à peine à se souvenir de leur passé est brossé à petites touches : détresse de la vieille femme qui rêve de manger à nouveau des friandises, visages mornes enfermés derrière des barreaux, humiliations publiques quotidiennes, comme cet homme qui demande d’un ton acerbe à une veuve de s’éloigner pour ne pas risquer de souiller une jeune mariée... Le contexte choisi par la cinéaste n’est évidemment pas innocent : dans les années 30, la lutte pour l’indépendance de l’Inde, impulsée par Gandhiji et sa politique de « résistance passive », bat son plein, tout comme le rejet de traditions millénaires, dont l’Inde devrait se débarasser, selon les nationalistes, pour avoir enfin accès à la modernité. Gandhi condamne ainsi le système des castes, mais aussi le statut des veuves, prônant le remariage pour celles qui le souhaitent. Mais le souhaitent-elles ? C’est tout l’intérêt sociologique de Water que de montrer l’absence de toute révolte chez ces femmes, qui adhèrent totalement aux « Saintes Ecritures » dans lesquelles une femme est censée appartenir à son mari et mourir avec lui. Voir ainsi la scène troublante où Kalyani cherche à quitter l’ashram pour se marier, et dresse contre elle l’ensemble de la maisonnée. Si la solidarité peut exister dans l’ashram, ce n’est que tant que l’on respecte les règles de la tradition.
Malgré son titre, Water (« Eau ») est un film aride. Les veuves ne peuvent pas laisser libre cours à leurs émotions, sourire ou pleurer n’a plus de sens et seule la vivacité d’une enfant innocente comme Chulia peut apporter une fragile lumière dans leur tombeau. Filmant quasiment dans un décor unique - l’ashram -, Deepa Mehta force la sensation d’étouffement et l’atmosphère mortifère qui s’en dégage. Elle oppose les décors nus de la maison à l’étendue de la rivière qui l’entoure : l’eau sacrée du Gange est une ennemie des veuves. Non seulement elle refuse de laver leurs « péchés » (la dévotion des femmes aux dieux ne les empêche pas de vivre et mourir misérablement), mais elle constitue une frontière infranchissable : sur l’autre rive, la liberté est inatteignable pour Kalyani qui découvre que l’homme qu’elle aime est également le fils de l’homme qui l’entretient. L’eau est synonyme de sortie de l’enfance pour Chuyia, qu’on envoie elle aussi à la prostitution... L’acte final entre la femme et la rivière sera pourtant celui d’une communion, réconciliation inévitable entre la mère et sa fille : c’est l’eau qui accueille le suicide puis le corps sans vie de Kalyani.
Le plaidoyer de Deepa Mehta tire sa force de sa sincérité, empreinte d’une belle symbolique. A l’exemple d’un Manish Jhâ avec Matrubhoomi, un monde sans femmes (2004), ou d’un Buddhadeb Dasgupta avec Chroniques indiennes (2004), la cinéaste ne cherche pas à choquer inutilement, mais pas question non plus pour elle de modérer son discours. Il est évident que les choses n’ont pas tant changé pour les veuves en Inde depuis 60 ans. Et le regard final empli de désespoir qu’une des veuves tourne vers la caméra nous glace longtemps le sang.
Ophélie Wiel
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