120 battements par minute
© Céline Nieszawer
120 battements par minute
    • 120 battements par minute
    • France
    •  - 
    • 2017
  • Réalisation : Robin Campillo
  • Scénario : Robin Campillo, en collaboration avec Philippe Mangeot
  • Image : Jeanne Lapoirie
  • Décors : Emmanuelle Duplay
  • Costumes : Isabelle Pannetier
  • Son : Julien Sicart, Valérie Deloof, Jean-Pierre Laforce
  • Montage : Robin Campillo
  • Musique : Arnaud Rebotini
  • Producteur(s) : Hugues Charbonneau, Marie-Ange Luciani
  • Production : Les Films de Pierre, France 3 Cinéma, Page 114, Memento Films Production, FD Production
  • Interprétation : Nahuel Pérez Biscayart (Sean), Arnaud Valois (Nathan), Adèle Haenel (Sophie), Antoine Reinartz (Thibault), Félix Maritaud (Max), Médhi Touré (Germain), Aloïse Sauvage (Eva), Simon Bourgade (Luc), Catherine Vinatier (Hélène)...
  • Distributeur : Memento Films Distribution
  • Date de sortie : 23 août 2017
  • Durée : 2h22

120 battements par minute

réalisé par Robin Campillo

Clac clac clac clac clac clac clac. Ce son à la fois étrange et familier, que l’on entend régulièrement tout au long de 120 battements par minute (Grand Prix du Jury au festival de Cannes 2017, lire notre entretien avec Robin Campillo), c’est celui provoqué par les claquements de doigts des militants de Act-Up lors de leurs nombreuses réunions hebdomadaires. Des doigts qui claquent doucement pour signifier une approbation ou un bravo, plutôt que des applaudissements ; c’est qu’ici, on n’est pas au spectacle. Act-Up, c’est une lutte, une guerre acharnée contre l’ignorance, le mépris, le dégoût et l’indifférence qu’inspiraient, dans les années 1980 et 1990, les malades du Sida à l’opinion publique, aux politiques et même à une partie de la communauté scientifique. Des claquements de doigts pour éveiller les consciences, pour sortir le monde de sa léthargie face à l’horreur d’une maladie à laquelle personne ne comprenait rien ou, pire, ne voulait rien comprendre.

Debout et le poing levé

Faire un film en 2017 sur l’engagement d’Act-Up Paris à cette époque de l’Histoire (celle du virus, celle de la communauté homosexuelle, celle de la société française) relevait vraisemblablement d’une nécessité personnelle pour son réalisateur et scénariste, Robin Campillo (à qui l’on doit également le film Les Revenants, qui a inspiré la fameuse série du même nom, et le très beau Eastern Boys). Il a lui-même milité au sein de l’association au début des années 1990 et tout, dans le film, témoigne d’une connaissance aiguë de son sujet et d’un désir viscéral de raconter ce combat. Fort heureusement, 120 battements par minute réussit à être bien plus que la somme de ces nobles intentions. L’équilibre sur lequel repose le film est rien moins que miraculeux, tant les pièges étaient nombreux : la fresque contemporaine, qui mêle la petite histoire à la grande, a vu ces dernières années en France de nombreux cinéastes se cogner aux limites d’un exercice tellement délicat qu’ils s’y sont souvent cassé les dents, de Ducastel et Martineau avec Nés en 68 à Mia Hansen-Løve et son Eden, ou même Assayas avec Après mai.

Son titre n’est pas trompeur : 120 battements par minute vibre à chaque plan, exulte d’un désir de vivre et de se battre, de donner à voir et à entendre, de rendre visible. Il aura fallu beaucoup de temps et de recul pour pouvoir enfin réaliser un tel film, qui montre l’urgence à agir et la nécessité de passer par des actions souvent radicales, par le truchement d’une mise en scène qui se tient toujours à la bonne distance. Ni crue ni complaisante, ni voyeuriste ni hypocrite, la caméra de Campillo accompagne ses personnages de bout en bout avec bienveillance et empathie. Le scénario ne choisit pourtant pas la facilité, faisant se succéder de longues scènes d’assemblées générales aux dialogues ouvertement didactiques, avec le souci de faire co-exister les différents mouvements internes à Act-Up, les tensions entre différents membres dont les visions sur certains sujets pouvaient être radicalement opposées, et tâchant d’être fidèle à des personnalités désormais historiques sans les nommer ouvertement. Mais au-delà de la pédagogie, Campillo insuffle à chaque scène un élan romanesque qui fait résonner chaque mot, leur donnant du sens et du corps, rappelant au passage que derrière chaque terme médical ou scientifique se cache pour tous les personnages la possibilité d’une issue, le présage d’une guérison. Chaque mot compte car chaque mot est un outil pour déjouer la mort.

Le combat ordinaire

La beauté de 120 battements par minute réside précisément là, dans sa célébration perpétuelle de la vie, de la joie d’être vivant, et donc de pouvoir aimer, baiser et ouvrir sa gueule. De personnages qui n’auraient pu être que des symboles ou pire, des icônes, Robin Campillo fait des êtres extraordinairement présents et charnels, à la fois entièrement engagés dans la même bataille et emportés par des vents contraires, des divergences de points de vue, des événements qui transforment radicalement leur place dans l’équilibre de l’association et la curieuse hiérarchie qui s’organise sans dire son nom. Car il y a ceux qui militent parce qu’ils sont malades et veulent seulement sauver leur peau, ceux qui ont trouvé là l’expression d’un désir d’absolu politique au-delà de la guérison, ceux qui sont là par conviction pure sans être forcément malades ou ceux qui sont frappés par la maladie avant même d’avoir connu le désir et la sexualité (l’ado contaminé par sa mère enceinte lors d’une transfusion). Les prises de bec sont nombreuses, les différends donnent au film une matière scénaristique parfois retorse, mais si documentée qu’elle permet d’évoquer un sujet parfois tabou (les tensions internes qui ont émaillé la communauté homosexuelle sur les prises de position autour de la prévention, notamment).

Le film s’articule entre l’énergie électrique qui parcourt des scènes pourtant a priori répétitives (les réunions) et celles où le mouvement (les interventions, souvent musclées, dans des laboratoires, des lycées, des conférences…) a paradoxalement pour objectif d’interrompre une parole faussée, un discours dévoyé. Dans 120 battements par minute, le verbe prend le relai du geste quand celui-ci n’a plus de sens, et vice-versa. Tout pour exister, se faire entendre, car comme l’un des plus fameux slogans de Act-Up le dit très clairement : « SILENCE = MORT ». Campillo est toujours au plus près de ses personnages, dans l’action, qu’elle soit physique ou verbale : le film est l’histoire d’un mouvement, au sens propre et figuré du terme, que rien ne peut arrêter. Au coeur de ce récit à la fois incroyablement romanesque et furieusement politique, qui est l’histoire d’un collectif, d’une communauté en lutte, Campillo déploie l’intime progressivement, par petites touches. L’histoire d’amour entre Sean et Nathan, qui se rencontrent sur les bancs des réunions de l’association et finissent par s’aimer, permet au cinéaste de démontrer tout son génie de l’équilibre, contournant le mélo et la complaisance tout en assumant la frontalité et la sensibilité du récit. Là, la caméra se pose et les silences se font respiration, un espace où la vie reprend ses droits, un temps et un lieu indéfinis où le désir et les sentiments se dépouillent des habits de guerriers pour mettre à nu les personnages dans toute leur force et leur vulnérabilité. Cette splendide romance, forcément tragique, donne aussi à Campillo la possibilité de montrer l’envers de l’action militante des membres d’Act-Up, où l’amour et le deuil sont irrémédiablement liés, où la pudeur n’a plus de sens, où les tensions se dissolvent dans le chagrin, avant de reprendre le combat.