Accueil > Actualité ciné > Critique > A Perfect Day mardi 28 février 2006

Critique A Perfect Day

Just keep me hanging on, par Antoine Legond

A Perfect Day

Malek, la vingtaine en éveil, vit chez sa mère dans le Beyrouth d’aujourd’hui. Le jeune homme doit se rendre chez un avocat afin de déclarer officiellement la mort de son père, disparu quinze ans plus tôt, lors de la guerre civile. Une manière pour lui de retrouver une vie normale, de renouer avec le monde réel. Mais, malgré sa volonté, qu’est-ce qui l’empêche de faire table rase du passé, de sortir du sommeil ? Le second long métrage des cinéastes et plasticiens Joana Hadjithomas et Khalil Joreige décrit à travers un formidable Ziad Saad une jeune génération libanaise dans son difficile processus d’individualisation.

A Perfect Day est un film aux multiples facettes. Sur la simple chronique de la journée d’un jeune homme à Beyrouth, le long d’un rythme apparemment linéaire et semblant de prime abord respecter la règle classique des trois unités de temps, de lieu, et d’action, se modèlent doucement différents niveaux de lecture. Les personnages s’épaississent peu à peu, prennent de l’importance, au point qu’on en arrive à se demander si le rôle principal est véritablement tenu par Malek ou s’il est dédié aux lumières, à la ville elle-même, la ville et sa douloureuse histoire récente. Et à mesure que le rythme se complique, passe au binaire, au ternaire, les problématiques se multiplient. Les fausse pistes aussi. Empreint de réel, tourné dans un style documentaire avec des acteurs non professionnels (pas tous excellents, mais passons), le film se fait pourtant contemplatif et sa photographie toujours soignée lui donne une dimension onirique, entre rêve et réalité, tout à fait splendide. On navigue entre éveil et sommeil, jour et nuit, passé et présent.

L’histoire, tout d’abord, est donc autant celle de Malek que du Liban et de Beyrouth. Un des deux auteurs du film confesse que le point de départ du projet est un événement personnel, son oncle faisant partie des 17 000 personnes disparues lors de la guerre civile libanaise. Des gens qui, partis de chez eux un matin, ne sont jamais revenus. Où sont-ils ? Les reverra-t-on un jour ? Vivants ? Morts ? C’est à la famille de prendre la décision. Choix délicat s’il en est... Claudia, la mère du jeune homme, attend entre angoisse et espoir le retour de son mari. Elle continue de vivre tant bien que mal dans le passé, au ralenti, et hésite à se laisser conduire chez l’avocat, pour la déclaration du décès. Elle incarne en quelque sorte l’attitude de cette génération qui a vécu la guerre et en est restée marquée, sinon traumatisée. Cette position n’est pour autant jamais dénoncée : on n’est pas dans le réquisitoire, on cherche seulement à comprendre les points de vue de chacun sans savoir qui a tort ou raison. Malek, au contraire, a pris le parti de se débarrasser de ces fantômes et tente de retrouver enfin un rythme de vie normal, moderne. Mais là encore, ce n’est pas si simple. Tous les événements qu’il va vivre lors de ces vingt-quatre heures n’auront de cesse de le ramener à lui-même, face à son histoire personnelle, de le dérouter, de le surprendre, de casser la trajectoire qu’il s’efforce de suivre.

Car Malek est atteint du « syndrome d’apnée du sommeil », qui se manifeste par des interruptions régulières de la respiration au cours de ses nuits. Quand il dort, son souffle s’arrête subitement quelques secondes, comme s’il était mort, avant de repartir. Un sommeil déstructuré qui fatigue le jeune homme au point de provoquer chez lui des phases d’endormissement inopiné — sur un banc, mais aussi, au volant de sa voiture ou même en boîte de nuit — et de perturber sérieusement son rythme de vie et sa vision des choses. Où est-il ? Où va-t-il ? Où trouver ce qu’il cherche, le repos, l’avenir, la femme qu’il aime et qui le repousse ? Un état étrange qui le bouscule de la veille au sommeil et peint sur ce beau visage un air lunaire et hors du temps, au regard toujours hésitant, interrogatif, comme à la découverte du monde qui l’entoure. Sa volonté de classer définitivement la mort de son père ne l’empêche pas de traverser des moments de doute et de replonger dans les vieux journaux avec une sorte d’incompréhension mêlée de nostalgie. Dans ce rôle difficile, Ziad Saad se fond parfaitement, lui qui n’est qu’amateur et qui a accepté de se passer du scénario afin de rendre floue et désordonnée son approche du personnage et des événements.

Il est temps pour lui de se réveiller, temps pour la ville de se reconstruire (Malek travaille sur un chantier, le sol se creuse, donnant parfois lieu à des surprises du passé, mais le béton recouvre tout), temps pour le pays d’oublier les années troubles et de se forger une identité dans un environnement géographique et politique confus. Alors, film politique, A Perfect Day ? Oui, et c’est encore une de ses nombreuses facettes. Ou plutôt, film sociologique, sur la jeunesse libanaise et la population de Beyrouth, qui rompt avec les représentations attendues du monde arabe. Ici, tout est moderne, de plus en plus occidentalisé ; l’effervescence de ses habitants est palpable. Mais le film est construit d’une manière si subtilement symbolique, avec une telle finesse poétique, qu’on peut aussi y voir comme un manifeste du renouveau culturel libanais, à travers sa jeunesse, sa capitale, ses musiques et ses lumières. Une œuvre belle et multiple. Une vraie réussite.

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