Accueil > Actualité ciné > Critique > A Touch of Sin mardi 10 décembre 2013

Critique A Touch of Sin

A history of violence, par Julien Marsa

A Touch of Sin

Tian Zhu Ding

réalisé par Jia Zhang-ke

Reparti de Cannes avec le prix du scénario sous le bras, Jia Zhang-ke poursuit son exploration des troubles d’une Chine en proie à une mutation – économique, sociale, migratoire – de plus en plus violente. À travers les trajectoires de quatre personnages tirées de faits divers, Jia Zhang-ke examine les rapports de force et la corruption dans la société chinoise, sous la forme d’un pamphlet rageur et salvateur.

Après I Wish I Knew et 24 City, qui jouaient clairement d’une hybridation entre fiction et documentaire et se servaient du témoignage pour transmettre la douleur d’un peuple, il est tout à fait surprenant et passionnant de voir Jia Zhang-ke se tourner vers une forme aussi limpide et pourtant retorse. Quatre histoires, quatre personnages, pour exprimer de multiples facettes de la violence en Chine aujourd’hui, sans pour autant verser dans le film choral. Une ambition à la fois simple et démesurée, qui accompagne chacun des films du cinéaste en partant d’un constat simple : ici, donner chair à la violence sociétale sans complaisance ni fascination, avec toujours la même volonté de fixer les mutations de son pays sur pellicule, comme une photographie à un instant « t » de son histoire.

Des trajectoires implacables

Ce qui amorce le récit comme un coup de poing, c’est la frontalité avec laquelle Jia Zhang-ke met en scène la brutalité des rapports dans son pays. Autant d’images fortes (un cheval battu par son propriétaire, une femme giflée à coups de billets de banque par un client) qui impriment au sein du film une véritable colère, démultipliée par la montée en tension et la succession de chacun des quatre récits. Ce choix narratif, qui lance les personnages à toute vitesse dans des trajectoires implacables et dénuées de tout contrôle, n’ouvre pourtant que sur leur propre désespoir, sans conclusion signifiante. Si cette colère reste l’expression d’une tentative de rébellion éminemment salutaire, elle n’en mène pas moins des personnages poussés à bout au bord d’un précipice effrayant que le cinéaste, par pudeur ou conscience morale, se refuse à explorer.

En isolant chacune de ces quatre individualités au sein de bulles narratives, Jia Zhang-ke parvient à saisir quelque chose de l’impossibilité de communiquer à l’échelle de tout un pays, et de l’incapacité d’unir les forces en présence pour renverser un état des choses devenu intolérable. L’objectif du cinéaste chinois a toujours été de donner la parole à des singularités pour formuler, à travers des récits très « localisés », la folle marche en avant d’une nation qui se ronge de l’intérieur. Le mal nécessaire de cette marche représentant l’abandon progressif de l’humain, considéré comme un composant interchangeable. Il donne ici une nouvelle forme à ce gaspillage, à travers le thème des flux migratoires (un peu plus particulièrement dans le second récit mettant en scène San’er, un travailleur migrant). Celui qui vient d’une autre province est maintenant considéré avec méfiance, comme un étranger, figurant l’éclatement probable de la nation en une constellation d’États sourds les uns aux autres (chimère issue d’un passé pas si lointain de la Chine). La violence serait donc le symptôme résultant d’une incompréhension à saisir l’autre dans sa géographie humaine et dans ce qui fonde ses origines.

À une échelle inhumaine

L’hypothèse d’une disparition progressive du facteur humain prend du poids à mesure que le film dévoile, avec cette finesse de regard si particulière à Jia Zhang-ke, la façon dont les espaces – nature en friche au sein de constructions urbaines, aberrations du paysage, entre campagne déserte et surgissement d’imposantes structures – ne sont plus pensés à l’échelle des êtres, mais à celle du fonctionnement global du pays. Où trouver sa place dans cet étrange barnum, qui mélange icônes politiques et religieuses, business et plaisir de la chair, répression, autoritarisme et corruption ? Jia Zhang-ke lie toujours ces grands thèmes à des particularismes locaux : c’est un droit de passage à payer à la mafia du coin pour « financer » la réparation d’une route endommagée, c’est une mine d’état vendue au privé. Cette attention toute particulière aux petites injustices qui concourent à former ce monstre aberrant qu’est devenue la Chine constitue à la fois un réservoir étonnant d’histoires et une façon de conjurer le sort, de remettre au centre de la diégèse ce que la marche de l’histoire considère comme étant périphérique.

Inventorier les petites humiliations donc, mais surtout saisir la perversité d’un système qui, ne se rassasiant pas d’écraser les miséreux, se pique de les endoctriner pour qu’ils s’éradiquent entre eux. Un sentiment dont on ne peut se départir à la vue du premier récit, mettant en scène Dahai, un mineur éreinté par la corruption des dirigeants de son village, et qui se lance dans une virée meurtrière et sanglante. Une figure issue du vigilante movie, et que le cinéaste emmène sur le terrain d’un western délocalisé au fin fond de la Chine, sous la forme d’un règlement de comptes à l’arme à feu. Au lieu de saisir le mal à la racine en supprimant les personnalités haut placées, Dahai s’attaque d’abord aux sous fifres, qu’il estime acteurs de leur propre lâcheté. Via une raillerie lancée par les dirigeants à son égard, et reprise en chœur par leurs subalternes, s’affiche en grand l’abominable vérité : c’est contre les suiveurs que la violence se retourne en premier, en bas de l’échelle, par un homme au fond du trou. Un constat qui résonne comme une claque, et dont les répercussions sont encore difficilement mesurables.

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