Accueil > Actualité ciné > Critique > À une heure incertaine mardi 9 février 2016

Critique À une heure incertaine

À l’ombre de l’Histoire, par Josué Morel

À une heure incertaine

A uma Hora Incerta

réalisé par Carlos Saboga

À une heure incertaine, deuxième film de Carlos Saboga (scénariste notamment de Mystères de Lisbonne et des Lignes de Wellington), a le problème de ces fictions qui font de leur petite histoire une simple mise en relief de la grande, « toile de fond » – comme la qualifie le cinéaste lui-même dans sa note d’intention – qui occupe pourtant en réalité le devant de la scène. Cette petite histoire, la voici : à l’ombre de la Seconde Guerre mondiale qui embrase le reste de l’Europe, un couple de réfugiés français est arrêté au Portugal par la police. Le commissaire tombe alors sous le charme de la femme et décide de les héberger en toute illégalité dans sa vaste demeure, sans prévenir ni sa fille si sa femme grandement malade. La mise en place du film, d’abord par son prologue dans le commissariat, puis dans la grande bâtisse qui servira jusqu’à la fin du film de décor unique, donne le la : deux policiers, deux jeunes filles, deux réfugiés, deux femmes – l’épouse du commissaire et sa maîtresse –, une maison et son annexe, tout fonctionne d’emblée de façon binaire comme si chaque élément constitutif de ce portrait du Portugal de 1942 possédait son pôle positif et négatif. Le scénario déroule ainsi sa petite mécanique mise à nu : l’irruption des deux étrangers met en exergue la pourriture de l’État totalitaire (les effluves qui émanent du corps cataleptique de l’épouse), dissimulée sous sa dentelle de nation unie et neutre. Quitte à redoubler, là encore, chaque idée. L’inceste, par exemple : d’abord soulevé par le faux rapport familial qui est supposé unir le couple de français, il est ensuite rappelé par une lourde évocation de Loth et de ses filles (pour désigner de façon plus ou moins implicite le Portugal de Salazar comme une nouvelle Sodome), puis, immédiatement dans la foulée, par l’entremise d’une scène où la fille du commissaire vient se glisser nue dans les draps du lit vide et encore défait de son père.

Le trait lourd

D’où le sentiment que chaque figure constitue d’abord un rouage du sous-texte politique avant d’exister en tant que personnage, ce qui fait d’À une heure incertaine un squelette dépouillé de chair. Le personnage de la bonne est ainsi d’abord désigné comme une opprimée sur laquelle s’exerce la force, aussi bien rabrouée et méprisée par sa jeune maîtresse que violée et battue par le « mauvais » policier qui tourne autour de la maison. La même lourdeur de trait menaçait déjà de faire chavirer le récent Au-delà des montagnes de Jia Zhangke, qui en dépit de défauts peu ou prou analogues (des personnages réduits à des idées ou des fragments d’un constat politique plus large) pouvait toutefois se targuer d’une ambition certaine (dresser l’état d’un pays sur trois générations), là où Saboga rabat son récit sur un huis-clos à l’inspiration théâtrale par instants formolée. Jusqu’à sombrer dans le ridicule dans la dernière ligne droite : lorsque le méchant surgit de nulle part au cours de l’ultime scène, le film tombe involontairement dans le vaudeville pour le bien de sa démonstration (littéralité extrême du dénouement : la jeune fille aura le sang de ses aînés sur les mains). Reste un enchevêtrement d’intentions certes bien raccordées les unes aux autres, mais si schématique qu’il vide la parabole de sa substance.

Annonces