Accueil > Actualité ciné > Critique > Agathe Cléry / L’Emmerdeur mardi 9 décembre 2008

Critique Agathe Cléry / L'Emmerdeur

Intolérables nullités, par Matthieu Santelli

Agathe Cléry / L’Emmerdeur

Francis Veber et Étienne Chatiliez, les deux ténors de la comédie française catégorie poids lourd en nombre d’entrées, sortent à une semaine d’intervalle leurs dernières « œuvres ». Il ne s’agit pas seulement de leurs plus mauvais films mais également de l’anéantissement complet du peu de spécificité cinématographique qui les distinguait au profit d’une médiocrité intellectuelle toute significative quant à l’état actuel de la culture de masse. Le cinéma commercial français, cette année, a décidément fait très fort.

Francis

Francis Veber a comme grand mérite d’avoir réalisé deux très bonnes comédies populaires (La Chèvre et Le Dîner de cons). Ce qui en regard du niveau de la production actuelle n’est pas un mince exploit. Mais depuis plus d’une dizaine d’années, il s’est englué dans le confort de sa place privilégiée de roi du box-office, où de co-financement Sofica/Gaumont en pré-achat télé Canal +/TF1, ses films s’embourbent de plus en plus dans une esthétique de prime time. C’est-à-dire que le peu de trouble qu’ils pouvaient charrier est balayé au profit de ses automatismes de gagman. Automatisme, par exemple, des scénarios basés sur un éternel et même principe : un idiot rencontre un bourru et s’attache à lui, le bourru n’arrive pas à s’en débarrasser, l’idiot finit par éveiller le bourru à sa propre sensibilité. La formule est la même depuis plus de trente-cinq ans, depuis L’Emmerdeur d’Édouard Molinaro pour être exact, dont Veber avait adapté le scénario de sa propre pièce de théâtre, qu’il a réadapté une nouvelle fois pour le théâtre puis re-réadapté pour le cinéma aujourd’hui. Que reste-t-il de cette histoire après tout ces passages dans le tambour de la machine à écrire ? Il reste la fameuse formule, et une mise en scène qui s’efforce d’en dissimuler la seule obsession qui en ferait l’intérêt : le lien homosexuel qui soude les amitiés masculines. Sujet qui hante Veber mais qu’il n’arrive pas à avouer, qu’il cache et pour tout dire qui le répugne un peu. Quand il tenta de l’expliciter dans un de ses films les plus laborieux, Le Placard, l’homosexualité était désignée sous forme d’idée reçue mièvre, timidement montrée du bout de la caméra pour mieux s’en dérober rapidement. Dans L’Emmerdeur nouveau, ce sujet resurgit par soubresauts, dans de nombreuses scènes qui fonctionnent sur le principe de la confusion sexuelle. Mais à la différence d’un Billy Wilder – que Veber cite volontiers comme référence – dans, disons, Certains l’aiment chaud, où les ambiguïtés sexuelles sont sources de gag, et nous en disent long sur nos pulsions, chez lui, elles font gag, et nous en disent long sur les phobies petites-bourgeoises des téléspectateurs de TF1. Rire de notre part d’homosexualité tout en faisant mine de mieux l’ignorer, voilà le navrant et bien ringard programme de ce film.

Étienne

Étienne Chatiliez vient de la pub. C’est avec des comédies mordantes et satiriques qu’il s’est bâti une solide réputation de cinéaste « sûr » à la fin des années 1980. Mais le succès a commencé à le lâcher il y a quelques années, son dernier film, le déjà oublié La confiance règne, lui ayant mis critique et public à dos. Il revient donc avec une nouvelle comédie et un sujet sensible : le racisme. L’idée du film est simple et explicitée dans les immondes affiches promotionnelles : une femme raciste et le revendiquant, après une rare maladie, va changer de couleur et devenir noire, pour son plus grand malheur. C’est donc une histoire d’inversion de situation, ou l’intolérant va se retrouver dans la peau du non-toléré, et va comprendre que l’intolérance est quelque chose d’intolérable. L’idée est loin d’être nouvelle. On la retrouve par exemple dans Les Aventures de Rabbi Jacob de Gérard Oury où un Louis de Funès déchaîné, dans le rôle d’un patron raciste obligé de se grimer en rabbin, y déployait toute sa démesure. Le problème qui se pose d’emblée pour Chatiliez et son interprète principale, Valérie Lemercier, c’est d’incarner le racisme. De Funès y arrivait à merveille car lui-même (de son propre aveu) l’était un peu et savait de quoi il en retournait : il savait mettre un peu de distance entre lui et son personnage sans hésiter à y aller à fond, il savait en stigmatiser les tares. Il y arrivait aussi parce qu’à l’époque (la France pompidolienne), le racisme était plus facilement identifiable, plus clair, plus bête. Mais aujourd’hui, alors que s’y opposer est une cause entendue par tous, que les discours sur l’intolérance sont un gage de bonne tenue démagogique, qui oserait le revendiquer sous peine de passer pour le méchant de service ? C’est moins évident, et Chatiliez aurait dû, avant tout, tenter de le localiser, de montrer à quoi il ressemble au XXIe siècle. Ce qu’il s’abstient bien volontiers de faire, par manque de talent, par manque de courage, par manque d’intelligence. Car la cause contre le racisme, en France, est un sujet bien délicat, pas simple, ambigu. Aux États-Unis, la lutte fut menée essentiellement par les Noirs victimes de l’oppression, avec des représentants qui n’hésitaient pas à aller au front et contester les autorités. En France, elle fut menée essentiellement par des Blancs soucieux de soulager les consciences coloniales, dont elle est maintenant le revers pervers. D’où la drôle d’évolution du racisme moderne, enfermé dans les rets du politiquement correct, coincé entre la discrimination positive et les fascinations exotiques. Et ça, Chatiliez passe totalement à côté. Le raciste, chez lui, c’est un être isolé qui occasionnellement sort quelques généralités malvenues et avoue sans remords ne pas aimer les Noirs. Naïveté ? Non : bêtise et ignorance. Car symboliser le racisme par un personnage antipathique, sans lui donner de cause apparente (elle est comme ça, point), c’est le meilleur moyen de nier le problème, de l’isoler sous des traits de caractère plutôt que d’en saisir l’aspect et l’impact culturel. En cela, il n’est pas aidé par Lemercier, visiblement très mal à l’aise avec son personnage, ne sachant pas du tout comment lui donner corps, comment le rendre détestable mais attachant. Agathe Cléry assume le racisme, mais Valérie Lemercier n’assume pas Agathe Cléry.

Politique de l’autruche

On voit bien que ces deux films font preuve d’un même acte de refoulement. Celui de nos désirs inconscients et celui des problèmes sociaux, jugés peu acceptables. Les films officiels, ceux destinés à divertir les masses tout en étant approuvés par les organisme ministériels (comme le CNC) ou les grands médias (comme TF1), ont cette particularité, non pas d’être des témoins de leurs époques (ça c’est le travail des bons cinéastes), mais d’en être le reflet. Et ce que L’Emmerdeur et Agathe Cléry reflètent n’augure rien de bon. Cette tendance des comédies françaises à fermer les yeux là où elles devraient nous les ouvrir est caractéristique d’une société qui préférera toujours se voiler la face sur les vrais problèmes contemporains. On le voyait par exemple dans la manière dont les médias minimisent les effets et les raisons de cette épouvantable crise financière mais restent obnubilés par des choses aussi futiles que la tenue vestimentaire de la première dame de France. On le voit maintenant au cinéma dans la façon dont les réalisateurs sont effrayés par leurs sujets et préfèrent emprunter des chemins qui rassurent (le racisme est une vilaine manie qui se soigne, l’homosexualité est un gag). Veber minimise les dégâts car il a toujours préféré opérer dans le domaine inoffensif et insignifiant de la comédie de boulevard. Mais à force de ne plus oser en sortir, son style s’est considérablement ampoulé, tirant son film vers une pauvreté visuelle effarante qu’aucun des deux comédiens (Richard Berry et Patrick Timsit) n’arrive à surmonter – contrairement à Ventura et Brel en leur temps – faute d’un moindre regard sur leurs rôles respectifs. C’est plus grave pour Chatiliez car sa vision est celle d’un publicitaire, c’est-à-dire celle de quelqu’un qui catégorise, cible et réduit les individus à leur particularité : blanc, noir, cadre, standardiste, beau, moche etc… Soit une manière très raciste, justement, de voir les choses. Les personnages ne sont pour lui que la fonction qui correspond à leurs critères sociaux et raciaux, mais jamais des individus à part entière. Et ce regard trahit Chatiliez dès qu’il doit filmer des communautés issues de l’immigration, incapable de les voir en dehors de leurs caractéristiques ethniques et culturelles. Il en résulte une des mises en scène les plus misérables qui soient, celle des spots de pub ridicules style assurance ou fromage industriel (on s’attendrait presque à voir surgir un nom de marque à chaque fin de séquence). Cette condescendance en guise d’esthétique cinématographique empêche forcément le moindre recul, et les clichés déployés par le scénario pour fustiger les idées reçues du raciste, ne sont jamais travaillés par la réalisation qui place le rire qu’ils sont censés provoquer dans une position plus que douteuse (comme dans cette scène odieuse où Lemercier exécute soudainement une danse tribale pour impressionner un huissier plein de préjugés). On rit avec le cliché, pas de lui, pour mieux feindre de ne pas y adhérer : voilà le détestable programme de ce film-ci.

Ces films ne provoquent pas de la consternation, mais de l’indignation, ils ne font pas pitié, ils font honte, le sentiment qu’ils suscitent n’est pas de la colère, mais de la révolte. Bien sûr, la grande médiocrité des comédies françaises ne date pas d’hier. De Max Pécas à Aldo Maccione, des Charlots aux Gendarmes, il n’y a pas de quoi se vanter. Mais aussi mauvais et bas que fussent ces navets-là, ils laissaient de la place pour d’autres et n’étaient que le fond du panier du cinéma commercial, sa part honteuse. Aujourd’hui le panier exhibe fièrement tous ces coûteux œufs avec un égal bonheur : entre Astérix III, Disco, Les Ch’tis, Faubourg 36, L’Emmerdeur et Agathe Cléry, les budgets les plus pharaoniques ont été mis au service des plus catastrophiques ambitions artistiques. La seule vraie question, c’est comment a-t-on pu en arriver là ? Sans doute la critique a-t-elle été trop lâche, les cinéphiles trop égocentriques, le public trop mou et l’État trop hypocrite. Sans doute avons-nous tous, quelque part, une part de responsabilité dans ce cataclysme. Il n’empêche que tout cela doit cesser d’une façon ou d’une autre. Car l’image de la France que ces films laissent s’échapper est plus qu’inquiétante, elle est désastreuse.

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