Accueil > Actualité ciné > Critique > Alaska mardi 9 février 2016

Critique Alaska

Amour et complications, par Ferhat Abbas

Alaska

réalisé par Claudio Cupellini

Des vents contraires

Fausto et Nadine se rencontrent sur le toit d’un palace parisien. Lui, y exerce le métier de serveur. Elle, n’y est que de passage, se prêtant à l’exercice ennuyeux d’un casting de mannequins. A priori, ces deux individus ne partagent rien en commun si ce n’est le sentiment d’être désaxé, d’être complètement désolidarisé à un instant t des impératifs du moment présent et des attentes liées à leurs fonctions. Fausto ne supporte plus le snobisme des clients, Nadine le ton autoritaire de ses recruteurs et l’atmosphère oppressante de son audition.
Pris d’une soudaine envie d’évasion, les deux protagonistes décident de squatter en l’absence d’un client la plus belle suite de l’établissement, au risque d’être pris la main dans le sac. Fausto s’oppose à l’interpellation, cogne et écopera de deux ans de prison, tandis que Nadine réussit à s’enfuir et connaîtra, par un jeu de circonstances, une gloire naissante.

Puissance de la contingence

Ce déséquilibre dans les parcours et les trajectoires de chacun démasque d’emblée le modus operandi du film : lorsque l’un souffre et chute au plus bas, l’autre goûte à une ascension personnelle, et surtout professionnelle. Lorsque Fausto s’acclimate à l’univers carcéral, Nadine découvre ainsi le rythme effréné des shootings mode. Dès lors, le problème ne réside pas tant dans ce jeu de miroir – souvenons-nous de sa fonction poétique, exprimée avec brio dans l’adaptation réalisée par Saverio Costanzo du roman La Solitude des nombres premiers (La Solitudine dei Numeri Primeri) – mais plutôt dans l’artificialité des éléments qui sont censés incarner, comme diriger cette pompe à deux vitesses.

Qu’il s’agisse de l’emprunt que va faire Fausto pour prendre les commandes de l’Alaska, une discothèque, ou du vol que commettra Nadine pour quitter l’Italie, les leviers de ces trajectoires personnelles restent exclusivement matériels, et empêchent la véritable adhésion ou croyance du spectateur en cet aller-retour incessant entre déséquilibre, stabilité et retournement de situations. Bien que la volonté du réalisateur consiste clairement à souligner la puissance de frappe du hasard, qui bouscule ces lignes de vie, le film apparaît au contraire dans son déroulement bien sage et bien lisse, compilant les séquences de disputes et de retrouvailles avec un rythme prévisible et attendu.

Piège de l’absolu

A contrario de cet intérêt du réalisateur pour les instants de fracas et de retrouvailles, l’on regrette que Claudio Cupellini n’ait pas davantage exploré ce qui reste pourtant au cœur du film : comment le corps de chacun, et plus précisément celui de la fragile Nadine, porte en lui les stigmates de cette relation tumultueuse. Blessé et éprouvé par un accident de voiture, le corps de Nadine devient en effet le miroir, comme le support métaphorique du stade ou de l’état de santé de leur propre relation. En restant à la surface des corps comme des personnages, et malgré une interprétation plutôt réussie, le film imite à sa manière la même erreur que ses propres protagonistes : céder à une exhaustivité de la relation amoureuse, au détriment de l’essentiel.

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