Accueil > Actualité ciné > Critique > Alliés mardi 22 novembre 2016

Critique Alliés

© 2016 Paramount Pictures. All Rights Reserved / Daniel Smith

Le reflet de l’être aimé, par Josué Morel

Alliés

Allied

réalisé par Robert Zemeckis

Plus encore que Flight et The Walk, Alliés est un film à la beauté maltraitée, difficile à appréhender, et dont les quelques qualités, reconnaissons-le, ne parviennent pas à occulter les multiples défauts. Le film raconte la romance en plein milieu de la Seconde Guerre mondiale de deux espions, le Canadien Max et la Française Marianne, de leur rencontre à Casablanca à leur vie maritale à Londres sous les bombes. D’un théâtre des opérations à l’autre, c’est le même écueil du chromo qui menace d’engloutir le film de Zemeckis, alourdi par la laideur de la reconstitution et des choix maladroits (Brad Pitt contraint de parler un français effroyable pendant la moitié du film, une narration elliptique et filandreuse, etc.). Pourtant, ce dédoublement spatial offre à Zemeckis la matière à un très beau drame amoureux, que le cinéaste suit secrètement, jusqu’à un dernier temps hitchcockien pour le coup parfaitement mené. Le principe est à la fois simple et complexe : les deux espions, jouant d’abord de faux époux, tombent amoureux l’un de l’autre lors de leur mission et décident de se marier. Puis, dans un deuxième temps du récit, surgit la possibilité que ce mariage pourrait être là encore une comédie : les services secrets britanniques soupçonnent Marianne d’être en réalité une espionne allemande.

Ce pur moteur de jeu, qui n’est pas sans rappeler le tourbillon de faux-semblants au cœur d’un autre film de la carrière de Brad Pitt, la comédie d’espionnage et de remariage Mr. & Mrs Smith, pourrait donner à Alliés la vitesse d’un film d’action et la légèreté d’une comédie romantique. Sauf que, et c’est une surprise de taille, Zemeckis délaisse cet horizon pour embrasser sérieusement son sujet : au fond, le film raconte qu’on ne tombe jamais amoureux que d’une image de l’autre, plus ou moins proche de la réalité, mais qui reflète avant tout nos propres désirs. C’est, à la lettre, ce qui se passe dans la première partie à Casablanca : les scènes de simulacres (Marianne qui donne en public des gages d’affections pour convaincre ses voisins que Max est bel et bien son mari) finissent par donner naissance à de vrais affects, tandis que Max tombe d’abord amoureux du reflet de sa future femme, dont il regarde le dos nu réfléchi sur la surface d’un miroir. Leur romance se concrétise d’ailleurs dans une scène audacieuse, où le couple, s’étreignant dans une voiture au milieu d’une tempête de sable, se retrouve englouti par les grains de sable numériques qui tournoient autour d’eux – en somme, les amants se dissolvent dans l’image même.

Par la suite, le simulacre règne en maître dans le foyer heureux où naît une petite fille de l’union des deux espions, comme en témoignent les photos de mariages ou les aquarelles peintes par Marianne, images figées ou reproductions de souvenirs heureux auxquels s’attache Max au cœur de la tempête. L’incertitude de Max ouvre alors sur un suspense au faux rythme, qui multiplie les pistes possibles de résolution tout en se tenant, jusqu’à la dernière ligne droite, sur la crête de l’abîme : l’espion saura-t-il jamais ce qui se passe dans la tête de celle qu’il aime ? C’est dans l’idée un très beau film, mais c’est aussi, hélas, surtout l’image d’un film aimé, pas exactement celui auquel on assiste, qui ne peut pleinement exister qu’à la condition de fermer les yeux sur tout ce qui ne va pas autour – l’indolence de la narration, les approximations des acteurs, la faiblesse de la photographie. Or, il serait injuste de minorer les défauts pour se rattacher seulement aux belles trouvailles enterrées sous le sable de Casablanca et aux regards amoureux et inquiets de Brad Pitt : c’est, une fois de plus, une expérience de la nuance à laquelle nous convie involontairement Zemeckis – celle d’un film réellement émouvant par instants mais que l’on sait, avec regret, au fond raté.

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